Environnement | Accueil Val de Marne (94) Ivry-sur-Seine | 20/12/2016
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Les archives explosives du fort d’Ivry-sur-Seine

Les archives explosives du fort d’Ivry-sur-Seine

Ce-sont des archives explosives au premier sens du terme que recèle l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) au fort d’Ivry-sur-Seine.

En l’espèce : 15 000 bobines de films y sont conservées sur des supports en nitrate de cellulose, un explosif… Jusqu’au début des années cinquante, ce dérivé cellulose était en effet utilisé comme support des images, remplacé ensuite par le tri-acétate de cellulose puis le polyester. Si le nitrocellulose a l’avantage d’être à la fois flexible et solide, il présente malheureusement l’inconvénient de s’enflammer à partir de 120°C, voire de brûler spontanément lors de sa décomposition qui dégage de la chaleur, générant au passage un gaz toxique. C’est pourquoi ce support, opportunément surnommé film flamme, fut interdit dans les années cinquante.

Le Fort d’Ivry-sur-Seine, qui accueille depuis 1946 les archives cinématographiques du ministère de la défense, abrite à la fois 15 000 bobines sur support en nitrate de cellulose et 53 000 bobines sur support en acétate de cellulose, selon le ministère de la Défense.  Non inflammables, les films en acétate sont en revanche très sensibles à la chaleur et à l’humidité, conditions dans lesquelles ils peuvent se dégrader rapidement en dégageant de l’acide acétique.

C’est au détour d’un examen des comptes et de la gestion de ces archives audiovisuelles de l’armée que la Cour des comptes a relevé la présence des bobines et s’est inquiétée de leurs modalités de conservation. Les films en question sont stockés dans des caissons réfrigérés qui commencent à devenir obsolètes. La Cour des comptes a donc alerté le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, dans un communiqué référé en octobre 2016.

« L’ECPAD conserve au fort d’Ivry, en zone urbaine, dans une installation qui n’a pas reçu d’autorisation au titre de la législation relative aux installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), environ 15 000 bobines de films conservées sur des supports en acétate et en nitrate de cellulose. Ces bobines sont porteuses de risque d’incendie, en particulier les bobines de nitrate de cellulose, potentiellement exposées à un embrasement inextinguible et à un dégagement de gaz toxique en phase de décomposition constituant un danger pour les populations. Elles représentent un risque que le principe constitutionnel de précaution demande de maîtriser au plus vite. Or la Cour a constaté que l’ECPAD ne se conforme pas à la législation des ICPE. Bien qu’une procédure de déclaration au titre des installations classées ait été engagée au cours d’une courte période, de 2006 à 2008, elle n’a pas abouti, et aucune nouvelle démarche n’a été entreprise jusqu’en 2013 . Cette inertie, qui a conduit à poursuivre le stockage des produits dangereux sans autorisation, illustre la défaillance des directions successives jusqu’en 2013 et le défaut de vigilance de la tutelle« , dénonce la Cour des comptes.

Des travaux à réaliser pour se mettre en conformité

Depuis 2013, l’ECPAD n’est toutefois pas resté inactif, et a repris les démarches pour finaliser sa demande d’autorisation d’exploiter (DDAE), mais l’autorisation a été conditionnée à la réalisation de travaux d’infrastructure (bassins de rétention, voiries…) et de nouvelles études, notamment de sol, pointe la Cour des comptes.  Des démarches qui génèrent des investissements importants et des délais supplémentaires.

La Cour recommande une coopération avec l’INA

Dans son référé demandant au ministère de la Défense de « mettre rapidement en sécurité les archives de l’ECPAD qui présentent une dangerosité« , la Cour suggère à l’établissement d’étudier la faisabilité juridique et technique d’un stockage de ces bobines dans les infrastructures adaptées éventuellement disponibles de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel), basé à Bry-sur-Marne, mais qui dispose d’un site de stockage dédié aux films sur support acétate aux Essarts le Roi, dans les Yvelines.  Pour la Cour des comptes, un tel déménagement ne poserait pas de problème pour l’accès du public à ces archives car les films, qui concernent essentiellement la première guerre mondiale, seraient déjà numérisés. Sur ce point, le ministre de la Défense indique au contraire que seulement 43 % des archives sont numérisées, dont seulement 12 % portent sur les fonds anciens datant de la première guerre mondiale. « L’établissement, au titre de l’accélération du plan de sauvegarde et de numérisation (PSN), a prévu de porter ses efforts sur la conservation des fonds sur support en nitrate de cellulose. Le coût du transfert des films sur un support externe (polyester) est estimé à environ 1 000 euros par bobine, en fonction de son état de dégradation. Cette opération a été validée par la délégation à l’information et à la communication de la défense (DICOD), tutelle de l’ECPAD, et présentée au conseil d’administration du 15 novembre 2016. Le coût total serait de six millions d’euros, réalisé sur cinq ans. Il est donc indispensable que ces bobines demeurent in situ (Fort d’Ivry) en vue d’un traitement dans le cadre du PSN« , insiste le ministre.

Des caissons de conservation en fin de vie

Sauf que les caissons de conservation ne sont plus en très bon état. « Il est d’autant plus opportun que le ministère envisage dès maintenant ce déménagement que les caissons mobiles réfrigérés d’une durée de vie de dix ans qui permettent la conservation des bobines de films dans des conditions de température et d’hygrométrie très exigeantes, deviennent obsolètes, comme l’attestent de nombreux incidents de maintenance (15 à 20 par an) et qu’ils devront être remplacés dans les deux ans qui viennent. Le déplacement des archives pourrait avantageusement être concomitant avec leur remplacement« , insiste la Cour. Là dessus, le ministre de la Défense se veut rassurant, et indique qu’1 million d’euros a été budgété sur les fonds propres de l’établissement pour financer des travaux de sécurisation en 2017.

Jean-Yves Le Drian reconnaît des dysfonctionnement

« L’établissement a pris des mesures pour sécuriser les installations de conservation des bobines sur support en nitrate de cellulose, avec d’abord la mise en place de déshumidificateurs et la climatisation de la casemate 3 A. Depuis 2005, l’établissement a poursuivi ses efforts de mise aux normes de ses installations avec la réalisation de caissons réfrigérés pour le stockage de l’ensemble de ces bobines de films et la construction d’un mur écran en cas d’incendie et d’explosion« , se défend le ministre. « Toutefois, des dysfonctionnements sont apparus après 2010 au sein des poudrières 7 et 8 et de la casemate 15, reconnaît Jean-Yves Le Drian. Pour y faire face, un audit a été diligenté par l’établissement en juillet 2012, dont les conclusions mettaient en évidence des défauts de conception et un sous-dimensionnement des installations. En 2013, des mesures de renforcement de la surveillance des caissons ont été prises avec notamment la passation d’un marché de maintenance. Malgré ces mesures, les problèmes de dysfonctionnements des caissons n’ont pas cessé. »

Et propose un maintien sur place avec amélioration du stockage

Pour résoudre les dysfonctionnements sur le long terme, le ministre analyse les différentes hypothèses de déménagement ou maintien sur site avec travaux de sécurisation, concluant en faveur de cette dernière. « L’externalisation du stockage à une société privée n’est pas avantageuse économiquement. Il ressort de la consultation de deux sociétés que le coût annuel de la prestation de gestion des stocks s’élèverait à 400 000 euros par an, soit l’équivalent du coût de l’investissement pour la réalisation d’une poudrière. Par ailleurs, le coût complet de l’opération comprendrait le coût du déménagement des oeuvres ainsi que le coût de désinfection des bobines de films en acétate de cellulose. Le transfert de la conservation physique des bobines sur support en nitrate et en acétate de cellulose à d’autres établissements, à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) ou au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) ne paraît pas opératoire. L‘INA ne pourraient pas actuellement accueillir les fonds de l’ECPAD faute de place. Le CNC, lui, n’est pas en capacité de prendre en charge les fonds de l’ECPAD car les casemates dédiées à la conservation des collections de bobines de films sur support en nitrate de cellulose, situées à Bois-d’Arcy, sont saturées. L’établissement n’a aucune visibilité sur le délai de construction ni sur la date d’ouverture de zones de stockage supplémentaires au profit de l’ECPAD. In fine, l’amélioration ou la reconstruction des installations existantes est la seule piste ouverte, privilégiée par l’ECPAD. Ce choix fondé notamment sur un rapport du service interministériel des archives de France (SIAF), sollicité en avril 2016 aux fins d’expertise des installations, et sur les expertises du CNC réalisées le 27 juin 2014 et le 10 mai 2016. Ces expertises seront complétées par une étude réalisée par une société mandatée pour produire un diagnostic technique des installations de conservation des archives filmographiques et photographiques de l’ECPAD », détaille le ministre de la Défense.

Des travaux prévus dès 2017

Outre la sécurisation des caissons, le ministre inique que « d’importants travaux de voirie » seront réalisés en 2017, « avec notamment la construction de bassins de rétention des eaux d’extinction d’incendie ainsi que de séparation des réseaux d’eaux usées et pluviales, sous réserve que soient circonscrites des difficultés techniques soulignées à l’occasion de diagnostics de stabilité du sol, réalisés pour les glacis et les douves du fort« .   Le ministre estime en conclusion que « l’ensemble des travaux de rénovation des installations existantes pourrait être
finalisé début 2018. »

Enquête publique auprès des habitants

Concernant la reconnaissance de l’établissement comme installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), nécessaire pour que l’ Ecpad se mette en conformité avec la législation, elle nécessitera une enquête publique auprès des habitants, après avis de l’Autorité environnementale.

Aller plus loin

Lire le référé de la Cour des comptes, adressé en octobre 2016
Lire la réponse du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, adressée en décembre 2016

 

 

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