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Histoire | Vincennes | 07/06
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C’était il y a 75 ans. Maurice Rajsfus se souvient de l’étoile jaune

7 juin 1942. C’était il y a tout juste 75 ans. C’est à cette date qu’entra en vigueur l’obligation de porter une étoile jaune pour les Juifs de France. Maurice Rajfus avait alors 14 ans et habitait à Vincennes, dans le quartier Kodak, actuellement rue Franklin Roosevelt. Il se souvient de cette date dans une tribune que nous publions ci-dessous.

« J’ai appris à lire rue de l’Egalité et ai été raflé rue de la Liberté« , se souvient-il, aujourd’hui âgé de 89 ans et installé à Cachan depuis une vingtaine d’années. C’est en effet au cours complémentaire de l’école du Nord, à Vincennes, que le jeune homme a été embarqué quelques mois plus tard lors de la rafle du Vel d’Hiv, avant d’être relâché avec sa soeur tandis que ses parents étaient déportés. Depuis, Maurice Rajfus  est devenu historien, journaliste et écrivain, engagé contre toutes les formes de racisme. « Je ne reste pas rassuré aujourd’hui car il y a un racisme latent dans la société, qui ne touche plus les Juifs mais les Arabes« , confie-t-il.

Tribune de Maurice Rajsfus

 » Il y a soixante-quinze ans, nous devenions des parias !

Deux ans après leur arrivée à Paris, les autorités nazies ont décidé par la 8e ordonnance datée du 29 mai 1942 de nous affubler d’une abominable étoile juive à six pointes ayant les dimensions de la paume d’une main et les contours noirs, en tissu jaune avec, en caractères noirs de style hébraïque, l’inscription “Juif”. Celle-ci devait être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement.
Il fallait nous rendre au commissariat de police pour nous voir délivrer 3 étoiles par personne contre la remise de quelques points de notre carte de rationnement textile.
Il était interdit aux Juifs, dès l’âge de six ans révolus, de paraître en public sans porter cette étoile juive, sous peine d’emprisonnement, d’amende et/ou d’internement dans un camp pour Juifs.
Nous en avons été avertis par voie de presse.

La date fixée pour porter cette décoration humiliante : dimanche 7 juin 1942.

En route vers le collège

Lundi 8 juin, jour de classe, arrivé dans la rue, j’ai l’impression d’être transparent. Les passants regardent ailleurs. Comme si je n’existe pas.
Dans le même temps, tenace, cette impression que tout le monde se retourne sur moi.

Jusqu’au collège, distant de plus d’un kilomètre, un vrai supplice ! Pas question de masquer ma poitrine avec mon cartable. Je marche donc à découvert ;
Dans la cour du collège, quelques cris : « Vive le shérif »
La veste une fois déposée au portemanteau, je ne suis pas quitte pour autant car ma blouse porte également la marque indispensable.
J’entre dans la classe avec l’indicible envie de disparaître. Je crois me rappeler que mes camarades évitent de me regarder.
On ne m’a d’ailleurs jamais aussi peu regardé que ce jour-là.

Dans la cour du collège, à l’heure de la récréation, nous nous comptons discrètement. Il y a 3 porteurs d’étoile : un et demi pour cent de cette population réunie chaque jour pour étudier. Sans concertation, nous ne participons plus aux jeux ordinaires. C’est peut-être la meilleure façon de ne pas être exclus. Lorsqu’on est différent, il est préférable ne pas trop se mêler aux autres, ce qui ne peut qu’arranger tout le monde.
Différents des autres, c’est devenu évident. Impossible de savoir si nos camarades se sentent différents de nous.
A part un élève, personne ne nous insulte, ne nous menace. Nous sommes bien plus des objets de curiosité qu’un quelconque sujet de trouble éventuel. L’arrivée inattendue de ces étoiles a peut-être fait prendre conscience à mes camarades d’un fait majeur : les hommes blancs ne correspondent pas tous à un même modèle.

Nos professeurs sont exemplaires et les rapports enseignants-élèves ne souffrent pas de la présence de quelques porteurs d’étoile. Le directeur, pourtant pétainiste, a prévenu qu’il ne tolérerait pas le moindre écart de langage.

Mise en vigueur dans la rue

Dans la rue, dès le 7 juin, la police française se livre à une véritable chasse au faciès, interpellant tous ceux qui n’ont pas le bon profil, pour contrôler leur identité et vérifier s’ils sont passibles ou pas du port de l’étoile jaune.
Ceci est possible car les Juifs ont été obligés à se faire recenser dans le commissariat de leur quartier en octobre 1940, ce qui s’est traduit par l’apposition d’un cachet rouge JUIF ou JUIVE de 1,5 cm sur 3,5 cm sur la carte d’identité, la carte de séjour ou l’acte de naissance.

Protestations d’autorités religieuses

Dès le 7 juin, un pasteur réagit à l’Oratoire de Paris. Le 12 juin, la Fédération protestante de France écrit à Pétain pour lui exprimer ‘’la douloureuse impression éprouvée devant les nouvelles mesures prises par les autorités d’occupation à l’égard des israélites’’.
Mandaté par le Conseil de la Fédération protestante de France, son président, le pasteur Marc Boegner, remet personnellement à Pétain, le 27 juin 1942, une lettre relayée à tous les pasteurs de zone occupée, pour protester contre le port de l’étoile jaune.

Pour les catholiques, le jour même de l’entrée en vigueur de l’étoile, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise l’initiative d’un groupe de Jécistes demandant une protestation en chaire à l’église de la Sorbonne.
Mgr Chaptal, évêque auxiliaire de Paris, dont la mère était juive d’origine russe, portera ostensiblement l’étoile par esprit de solidarité.
Si des prêtres de base s’engagent courageusement, la hiérarchie catholique ne réagit que tardivement. Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, ne réagira aux persécutions des Juifs que le 23 août 1942, après la rafle du Vel’ d’Hiv‘.

Protestations dans la rue

Ce 7 juin 1942, des manifestations de sympathie entraînent l’arrestation d’une quarantaine de personnes à Paris pour défaut d’étoile, ou pour avoir porté d’autres insignes, avec des inscriptions comme « zazou », « swing », « potache », « papou ».
Les hommes juifs ont été internés à Drancy, les femmes à la prison des Tourelles. Un sort identique est réservé aux non-juifs, et les moins de 18 ans sont interpellés pour 24 h à 48 h avant d’être libérés.

Mais les mesures discriminatoires s’étendent pour déboucher sur l’innommable

Dès ce même jour, nous sommes soumis à n’emprunter que le wagon de queue dans le métro parisien.
Ce n’est là qu’un hors-d’œuvre puisqu’une autre ordonnance nazie, datée du 8 juillet 1942, interdit aux porteurs de l’étoile jaune de fréquenter la plupart des lieux publics (cafés, squares, cinémas, théâtres…). Nous ne sommes tolérés que dans la rue et les transports en commun.
L’air que nous y respirons est contaminé par ces mesures de collaboration décidées par Pétain lors de la rencontre avec Hitler à Montoire le 24 octobre 1940 et transmises par la voie hiérarchique aux policiers sans que cela soulève de remous ou suscite des démissions.

Malgré l’horreur de cette mise à l’écart, le pire est à venir. Quarante jours plus tard, le 16 juillet 1942, alors que le soleil n’est pas encore levé, commence la sinistre rafle du Vel’ d’Hiv’.  »

Maurice Rajfus
Rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’

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