Grève | Val de Marne | 29/01
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Le grand malaise des maisons de retraite n’épargne pas le 94

Aides-soignantes, infirmières, agents administratifs, animatrices, ouvriers, peintres… ce mardi 30 janvier, les personnels des Ehpad (les établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes) sont en grève et iront manifester au ministère de la Santé.  Exemple du malaise au sein du groupement des Ehpad publics du Val-de-Marne.

La salle de réunion de l’Ehpad Hector Malot de Fontenay-sous-Bois était bondée ce mercredi 24 janvier, non seulement en raison de la guest-star, le patron de la CGT en personne, Philippe Martinez, mais aussi parce que, aussi bien aides soignantes qu’infirmières, technicien ou encore personnel administratif et même enfants de résidents voulaient témoigner à l’occasion de cette conférence de presse destinée à propulser le mouvement de grève nationale de ce 30 janvier dans les Ehpad.

« On se retrouve à agir comme des robots alors que nous travaillons avec de l’humain« 

Témoigner du trop plein pression, du sentiment de ne pas arriver à s’occuper des résidents comme ils et elles le voudraient, en prenant le temps. Témoigner du ras-le-bol de ne pas être considéré à la hauteur de leurs efforts. Les exemples pleuvent. Jeanne, aide-soignante au sein de la fondation Favier à Bry-sur-Marne, déroule par exemple sa journée, rythmée par des échéances à tenir au risque de désorganiser le service. Petit déjeuner terminé avant 9h30, soins avant 12 heures, fin du repas avant 13h30… « Il y a des personnes qui déjeunent très lentement et pourraient finir tout leur repas si elles en avaient le temps, mais malheureusement ce n’est pas possible. Il faut se dépêcher, car ensuite il y a la réunion de service puis la transmission. Nous n’avons pas le temps de nous occuper du relationnel, et si l’on ne s’écoute pas, on ne prend même pas nos vingt minutes de pause », relate l’aide-soignante. La transmission, avec traçage de toutes les actions sur l’ordinateur, voilà qui agace aussi, considérée comme une nouvelle tâche qui vient s’ajouter au reste sans compensation et au détriment du temps humain passé avec les résidents. « Si l’on ne le fait pas, cela joue sur notre notation », proteste une aide-soignante. Une infirmière explique de son côté la difficulté de gérer à la fois les soignants et réaliser les soins pour quelque 70-80 résidents. Il faut gérer aussi les absences non remplacées, en prenant sur soi. « C’est devenu une normalité », proteste une aide-soignante. « Du coup, on se retrouve à agir comme des robots alors que nous travaillons avec de l’humain« , se désole une autre aide-soignante. Des agents qui se retrouvent également confrontés aux familles qui demandent des comptes.

Il y a aussi la pénurie de médecins. Dans tel établissement, on est ainsi passé de 5 à 3 médecins, cite-t-on encore. « Et il n’y a pas que les soignants, pointe Barbara Filhol, secrétaire générale CGT pour les Ehpad du Val-de-Marne. Nous formons une équipe pluri-disciplinaire dans laquelle 87 métiers interviennent, au niveau administratif, technique, médical, paramédical, animation… Car les résidents n’ont pas seulement besoin de soins mais d’un lieu de vie. Or, les fonctions support ne sont jamais remplacées. Pourtant, cela joue sur toute la chaîne. S’il manque un ouvrier pour changer une ampoule, quelqu’un d’autre doit le faire. Quand un résident décède, il faut repeindre la chambre tout de suite pour pouvoir accueillir quelqu’un d’autre dans de bonnes conditions », détaille la déléguée syndicale qui estime que rien que sur les Ehpad de la MRI (Maison de retraite intercommunale) de Fontenay-sous-Bois, il faudrait créer 80 emplois, exigeant un ratio soignant/résident de 1 pour 1.

Face aux difficultés quotidiennes du métier, les compensations ne sont pas non plus au rendez-vous en termes de salaire. « 1250 euros net », cite une aide-soignante. « 1500 » enchaîne une infirmière. « 1500″ également témoigne encore une agente administrative après 20 ans de carrière.

La direction en grève aussi

Dans ce ras-le-bol général, les directions ne sont pas en reste. Demain je fais grève”, indiquait ce lundi Richard Tourisseau (joint au téléphone), directeur du Groupement de coopération sociale et médico-sociale des Ehpad publics du Val-de-Marne. Un groupemenr créé par trois Ehpad en 2007 et qui compte aujourd’hui un millier de lits répartis sur une douzaine de sites. “Cela fait plus de 30 ans que j’exerce et voir ce que j’ai fait être détricoté ne me réjouit pas. J’ai créé un regroupement d’établissements avec pour objectif de mutualiser des fonctions pour avoir plus de soignants avec le même ratio de personnel, négocié des conventions tripartites, opté pour le tarif global pour permettre d’améliorer les choses, négocié le partage d’un dentiste à temps partiel entre les établissements, obtenu que les transports sanitaires soient pris en charge par les établissements… Mais depuis 2011, la tarification globale n’a pas été revue, chaque augmentation de salaire du personnel correspond donc à des postes en moins puisque l’enveloppe est fermée. Comme nous avons ouvert 7 Ehpad en huit ans, nous avons obtenu des moyens supplémentaires qui ont caché l’effet diminution pendant plusieurs années, mais depuis 2016, cela représente 25 postes aides soignants en moins sur 600, d’où l’impression de détricotage!” détaille le directeur du groupement d’Ehpad. « Dans le Val-de-Marne, le ratio soignant/lit est de 0,25 – 0,30, et de 0,4 dans nos établissements. Mais pour les résidents GIR 1-2 (ndlr, très dépendants, comparé aux GIR 3-4, un peu moins dépendants), il faut au moins un ratio de 0,8. Et aujourd’hui, nous avons environ deux tiers de résidents en GIR 1-2”,  pose le directeur.   

Un rapport de mission parlementaire accablant

Les témoignages des personnels d’Ehpad du Val-de-Marne ne sont pas marginaux. A l’occasion d’une mission « flash » commanditée par la Commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, la députée LREM Monique Iborra a auditionné l’été dernier 26 acteurs du secteur et rendu un rapport accablant sur la situation, faisant état notamment d’une inadéquation de l’offre par rapport aux besoins d’une population qui arrive de plus en plus âgée,  d’un manque de personnels qui génère pression et absentéisme et encore de tarifications trop complexes et inéquitables entre les établissements. Voir le rapport.

Grève et manifs le mardi 30 janvier

C’est dans ce contexte que l’intersyndicale FO, CGT, Unsa, CFDT et CFTC appelle à la grève dans tous les Ehpad de France ce mardi 30 janvier, avec, au niveau de la région Ile-de-France, un rassemblement à 14 heures devant le ministère de la santé. L’intersyndicale réclame « l’application d’un agent ou un salarié par résident, tel que prévu par la Plan Solidarité Grand Age ; l’abrogation des dispositions législatives relatives à la réforme de la tarification des EHPAD, contenues dans la loi du 28 décembre 2015 ainsi que le retrait des décrets d’application ; l’arrêt des baisses de dotations induites par la convergence tarifaire ; le maintien de tous les effectifs des EHPAD y compris les contrats aidés; et enfin l’amélioration des rémunérations, des perspectives professionnelles et de carrières dans le cadre du statut et des conventions collectives nationales. »

Aux côtés des personnels, le collectif des familles de l’Ehpad des Murs à Pêches Montreuil a également annoncé son soutien à la journée de mobilisation, ainsi que l’intersyndicale des retraités du 94 qui prévoit également un rassemblement devant la préfecture à 10 heures du matin pour remettre ses cartes pétitions contre l’augmentation de la CSG. Le président du Conseil départemental, Christian Favier et Brigitte Jeanvoine, vice-présidente chargée des solidarités, se sont joints au mouvement dans un communiqué, appelant le gouvernement « à prendre ses responsabilités sur la question nationale du financement de la perte d’autonomie ».

50 millions d’euros de rallonge

Lors d’une visite dans un Ehpad des Yvelines la semaine dernière, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a annoncé une rallonge de 50 millions d’euros pour les Ehpad, en plus des 28 millions d’euros déjà annoncés lors du projet de loi de financement de la sécurité sociale en décembre, tout en défendant les objectifs de la réforme de la tarification pour « mieux répartir les financements publics (à hauteur de 10 milliards d’euros) entre les établissements en fonction des caractéristiques des personnes accueillies » et promis un comité de suivi de cette réforme ainsi qu’un médiateur pour « faire la lumière sur l’application de la réforme sur le terrain ». Des annonces insuffisantes pour apaiser la situation. 50 millions d’euros au niveau national, divisés par 100 départements, cela fait environ 500 000 euros pour le Val-de-Marne. Sachant qu’un poste d’aide-soignante coûte environ 12 000 euros, cela représente une quarantaine de postes sur 64 établissements », calcule Richard Tourisseau. Le patron du groupement d’Ehpad pointe par ailleurs les risques de la réforme induite par la loi d’adaptation de la société au vieillissement visant à instaurer (en l’échelonnant sur 7 ans) un calcul de la dotation des établissements basé sur un point départemental calculé sur les charges moyennes constatées dans l’ensemble des Ehpad du département quel que soit leur statut, public ou privé, alors que les établissements publics ont des contraintes statutaires comme le point d’indice et ne bénéficient pas de certains avantages fiscaux comme le CICE. « Si le Val-de-Marne avait appliqué cette réforme, nous risquions de perdre 200 postes sur 600! , estime le directeur. Le fait de réduire la dotation lorsque l’on réussit, grâce à notre accompagnement, à rendre un résident moins dépendant et à le faire passer de GIR 1-2 à GIR 3-4 n’est pas très encourageant non plus. » Dans son communiqué de soutien à la mobilisation, le Conseil départemental a annoncé qu’il reconduirait son moratoire concernant l’application de cette réforme, en 2018 comme en 2017, tout en rappelant qu’il assume, « sur ses fonds propres, près des deux tiers des dépenses liées à l’allocation versée aux personnes âgées dépendantes« .

Faut-il faire payer plus cher les résidents ?

A la Maison de retraite intercommunale de Fontenay-Vincennes-Saint-Mandé Montreuil, les représentantes du Collectif de familles de l’Ehpad des Murs à Pêches Montreuil indiquent que les familles seraient prêtes à mettre 2 euros de plus par jour pour permettre de meilleures conditions d’accueil. « Nous avons fait un sondage et une majorité de familles sont pour, mais le représentant des familles au CA a voté contre », regrette Michèle Dessenne, porte-parole du collectif. Une mesure inenvisageable selon le directeur, alors que les familles doivent déjà s’acquitter de près de 2380 euros.

Dans le Val-de-Marne, la mobilisation lancée par Philippe Martinez

Dans le Val-de-Marne, la mobilisation a commencé bien avant ce mardi 30 janvier. « Nous allons voir tous les Ehpad pour mobiliser, et ça marche ! Hier, j’ai été dans une Ehpad que je ne connaissais pas. Quand je suis partie, les agentes avaient déjà cherché un drap pour monter une banderole. Mardi 30 janvier, tous les Ehpad afficheront leur banderole!« , promet Barbara Filhol. Pour exposer les raisons de la colère, la CGT donnait une conférence de presse à la MRI de Fontenay-sous-Bois la semaine dernière, en présence de son secrétaire général, Philippe Martinez, lequel n’a pas mâché ses mots : « Je conseille aux décideurs qui veulent réduire les dépenses de santé de venir écouter les personnels sur le terrain. Il faut que cette souffrance s’exprime dans la population. Les familles ne comprennent pas toujours que leurs parents n’aient pas l’impression d’un traitement suffisant. Il est scandaleux de s’entendre dire que l’on n’a pas d’argent et que l’on invite au Château de Versailles 140 PDG de grands groupes dont certains ne paient pas leurs impôts! »

 

 

 

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