Société | Bois de Vincennes | 22/01
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Visite au CRA de Vincennes : la longue attente des retenus étrangers

Visite au CRA de Vincennes : la longue attente des retenus étrangers
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Les sénateurs PCF Laurence Cohen et Pascal Savoldelli étaient ce lundi 21 janvier au Centre de rétention administrative des étrangers de Vincennes, dans le double contexte de l'allongement de la possible durée de rétention de 45 à 90 jours, et de plusieurs grèves de la faim intervenues récemment au centre. Reportage.

De l’avis des connaisseurs de CRA, ces centres de rétention administrative des étrangers en situation irrégulière, celui du bois de Vincennes fait partie des mieux lotis. « Ici, il y a une Xbox, une Playstation 4, un abonnement à Canal +, et les retenus ont deux heurs pour dîner, de 18 heures à 20 heures, au lieu d’une heure ailleurs », détaille un agent de police. On reste certes loin de l’hôtellerie trois étoiles, dans ce mélange de vieux bâtiments initialement dévolus à l’école de Police, laquelle y a toujours des locaux, et des Algeco rajoutés pour faire de la place. Si le second centre, CRA2, entièrement conçu en bâtiments modulaires pour accueillir 2 fois 55 personnes, ne propose que des chambres de deux personnes, le CRA 1 historique, rénové récemment, abrite toujours des chambres de quatre personnes à lits superposés dont les seuls lits du bas peuvent s’offrir un peu d’intimité en s’installant un drap autour.

La partie nouvelle du CRA 1 a fait un effort d’amélioration et propose des chambres de deux avec sanitaires intégrés. « Nous avons effectué 370 000 euros de travaux de rénovation en 2015- 2016 sur le CRA 1« , indique un agent. Il a fallu aussi sécuriser le site. L’ensemble du CRA 1, également réparti en deux pôles, peut aussi accueillir un peu plus d’une centaine de personnes. Au total, la capacité totale du site vincennois est de 229 places, occupé en moyenne à 88%. En décembre 2017, une trentaine de retenus se sont échappés en raison d’un dysfonctionnement des portes sécurisées. Depuis, le dispositif de séparation a été renforcé. A l’intérieur du CRA, une barre qui semble installée pour faire des étirements, a par exemple été installée devant l’une des portes de secours pour empêcher de pouvoir prendre son élan. Les transferts d’un bâtiment à l’autre sont par ailleurs menottés depuis l’automne.  Pour surveiller les retenus, trois équipes de 70 policiers se relaient, ainsi que 50 agents pour l’équipe de nuit, soit au total quelque 260 personnels de police qui tournent. Le turnover est important car pour les agents, souvent en début de carrière, ce métier ne correspond pas exactement à l’image qu’ils se font du métier, sur le terrain.

 

 

Depuis la salle commune, les retenus peuvent solliciter un agent via une guérite

A l’intérieur de chaque CRA, chacun est libre d’aller et venir, des chambres aux salles communes en passant par les cours extérieures. La vie des retenus est rythmée par les démarches auprès de la justice, la préparation des dossiers, le passage devant le juge… Régulièrement, des appels retentissent pour inviter tel ou tel à se présenter à l’accueil pour aller à un rendez-vous. En dehors de ces démarches et ces appels sonores, le désœuvrement règne. Un petit groupe regarde un match de foot à la télé, d’autres discutent, errent, ou sont plongés dans leur téléphone. Dans la cour, la table de ping-pong n’a aucun succès. Il est vrai qu’il y manque le filet, les raquettes et les balles. « Il y a beaucoup de dégradations », justifie un agent, qui estime les réparations de 10 000 à 12 000 euros par mois sur l’ensemble des 2 CRA. Beaucoup restent aussi dormir ou somnoler dans leur chambre, un moyen de s’évader en douceur. Un moyen aussi d’éviter de se confronter à des co-retenus que l’on a pas choisis.

Des profils très différents

De passage quelques jours comme plusieurs semaines, les retenus sont placés dans les chambres au fur et à mesure des arrivages. Il n’est pas possible de placer par affinité même si les occupants changent parfois d’eux-mêmes à l’intérieur d’un CRA. L’hétérogénéité entre ces pensionnaires qui n’ont pas la même histoire, la même culture, le même parcours de vie, constitue aussi une source de tension. Il y a des personnes qui ont travaillé, souvent dans le bâtiment, pendant des années, à l’instar d’Issam, un tunisien de 37 ans, en France depuis 11 ans, qui n’a pas réussi à obtenir l’ensemble des papiers nécessaires de l’entreprise qui l’employait en sous-traitance dans des hôtels de luxe, et a échoué dans sa régularisation, après avoir pourtant payé le timbre fiscal à 70 euros, insiste-t-il. Il y a aussi ce spécialiste de l’étanchéité, également employé en sous-traitance. « Les entreprises qui les embauchent profitent de leur situation en ne les déclarant pas ! Hypocrisie patente de toute une société« , dénoncent les sénateurs communistes. Il y a aussi des gamins, qui semblent avoir décroché depuis un moment, et ont pour certains un casier judiciaire déjà rempli. Il y a parfois des personnes très pratiquantes qui imposent leur culte aux autres, leur interdisant par exemple de manger pendant le Ramadan sous prétexte qu’ils sont du Maghreb. Ici, l’enfer, c’est aussi les autres. « De retenus qui ont fait de la prison m’ont confié qu’ils préféraient encore la prison, car la cellule constitue un refuge », indique un professionnel qui intervient au CRA.

L’autre élément qui rythme la vie du centre et provoque des tensions très fortes est l’affichage des vols retours pour les personnes expulsées. Sera-t-on libéré, expulsé? Le vol retour sera-t-il affiché ce soir, demain soir ? Sera-t-il vraiment affiché? Pour les retenus originaires de pays d’Afrique ou d’Asie en plein chaos, cette perspective est un cauchemar, qu’ils soient renvoyés dans leur pays ou dans le pays d’Europe où ils ont déposé en premier leurs empreintes, pour ce qui concerne les Dublinés. Depuis octobre 2017, le nombre des Dublinés n’a fait qu’augmenter. De 7-8% en février 2018, ils sont aujourd’hui quelque trois fois plus, estime un personnel. Pour échapper à un vol, les retenus sont parfois prêts à tout, jusqu’à s’enduire d’excréments. Ils sont alors placés dans une chambre d’isolement disposant de sanitaires, le temps de se calmer. Une chambre de sécurité également utilisée en cas de comportement violent. « Mais seulement pendant une heure, le temps que la personne se calme », indique un agent.

Expulsions légèrement en hausse

Selon les responsables du CRA, le nombre de personnes qui ont transité par le CRA en 2018 est de 4512, et 2192 d’entre elles ont été reconduites à la frontière, soit un ratio de 48,6%.  En 2017, 4085  personnes avaient été retenues dont 1915  renvoyés, soit 46,9%. Cela représente une augmentation de 1,7% du taux d’expulsion. « Les expulsions se sont accélérées ces six derniers mois, on a l’impression qu’il faut afficher de la fermeté par le chiffre. Les échappatoires sont aussi de plus en plus bloquées », dénoncent des bénévoles  qui ont créé un Observatoire citoyen pour visiter des retenus au parloir et retranscrire leurs parcours de vie. Et d’évoquer le cas de ce Monsieur Y, un Congolais qui a passé trente ans en France, a des enfants français, et s’est retrouvé expulsé après 44 jours de rétention. En moyenne, le temps de rétention est de 15 jours, indiquent les agents, qui estiment que la possibilité d’allonger à 90 jours ne sera utilisée que rarement. Mais à partir du moment où cela est possible, cela peut arriver, surtout avec des gens dont la situation complexe ne rentre pas facilement dans les cases.

Colette et Jacqueline, deux bénévoles de l’Observatoire citoyen, qui viennent régulièrement visiter des retenus pour rendre compte de leur histoire, et de leurs conditions de rétention.

Depuis décembre, des grèves de la faim se sont multipliées, d’un CRA à l’autre, pour protester contre l’entrée en vigueur de l’allongement potentiel à 90 jours. « Ce n’est pas nouveau. Cela arrive régulièrement, commente l’un des médecins qui intervient dans le CRA. Ils ne font pas toujours vraiment la grève de la faim, et mangent souvent le soir dans leur chambre, mais il y a effectivement eu quelques vraies grèves de la faim dans le centre, la dernière datant d’il y a une dizaine de jours »,  pointe-t-il évoquant un retenu rentré de l’hôpital il y a deux jours. Alors que la sénatrice Laurence Cohen s’enquiert des conditions d’exercice du médecin, dépêché par l’Hôtel Dieu, ce dernier confie que ses heures sup n’ont pas été payées depuis février 2018… Le médecin, qui reçoit 10 à 15 personnes les jours où il est au CRA, semble néanmoins ma^triser la situation, indiquant essayer de faire le maximum pour que cela se passe bien, habitué des addictions des uns et des autres, et capable de fournir de la méthadone, surtout les Géorgiens qui ont souvent l’hépatite C indique-t-il, ou encore des tranquillisants.

« Il n’est pas acceptable de poursuivre une telle politique qui, de gouvernement en gouvernement, ne fait que durcir les conditions de rétention et les critères permettant de bénéficier d’un titre de séjour en France. Il est urgent de fermer ces centres de rétention », ont réagi les deux sénateurs PCF à l’issue de la visite. Alors que leur groupe s’est positionné de manière inconditionnelle contre ces centres de rétention, les deux élus entendent interpeller à nouveau le ministère de l’Intérieur sur le sujet.

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