Société | Val-de-Marne | 17/09
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Explosion du trafic de cocaïne Guyane-Orly: une urgence sociale et de santé publique

Explosion du trafic de cocaïne Guyane-Orly: une urgence sociale et de santé publique © Sénat

Entre 8 et 10 passeurs dans chaque vol de la Guyane à destination de la métropole, essentiellement à l’aéroport d’Orly, c’est l’un des constats que dresse une mission d’information sénatoriale dans un rapport présenté ce mardi 15 septembre. Les parlementaires ont décortiqué par le menu les causes et conséquences de cette situation qui concerne particulièrement le Val-de-Marne, entre l’aéroport d’Orly, le tribunal de Créteil et la prison de Fresnes.

Le rapport provisoire de la mission, présidée par Olivier Cigolotti (Haute-Loire, Union centriste) avec pour rapporteur Antoine Karam (LREM, Guyane), propose d’abord un éclairage global sur le marché.

Un marché mondial de la cocaïne passé de 1000 à 2000 tonnes par an

Sur le plan mondial, la production de cocaïne a doublé depuis 2013, passant de 1000 à 2000 tonnes par an. Essentiellement produite en Colombie, en Bolivie et au Pérou, la drogue destinée à l’Europe transite d’abord par le Suriname avant de partir par bateau mais aussi par voie aérienne. Au début des années 2000, une partie croissante a ainsi décollé de Paramaribo vers Amsterdam, détaille le rapport. Mais depuis plusieurs années, les Pays-Bas ont réagi et “le renforcement des contrôles sur l’axe Paramaribo-Amsterdam a encouragé les trafiquants à dérouter une partie du trafic vers d’autres lignes aériennes”, pointe le rapport. Voisine du Suriname, la Guyane, département français bien relié à la métropole, a récupéré une partie croissante du volume. Pour les trafiquants, le jeu en vaut la chandelle: un kilo de cocaïne acheté 3500 € au Suriname peut être revendu 35 000 € dans l’Hexagone, estime le rapport.

Une multitude de petits passeurs précaires

Qualifié de “trafic de fourmis”, ce business repose sur une multitude de passeurs qui glissent une petite quantité de drogue dans leurs bagages, près du corps ou carrément dans le corps (30% des cas). “Chaque passeur transporterait entre 1 et 20 kg de cocaïne, soit une quantité moyenne de 1,9 kg en 2019, contre 1,7 kg en 2018 et 1,5 kg en 2017”, détaille le rapport. Le trafic Cayenne – Orly est actuellement estimé à 4 tonnes de cocaïne par an, soit 20% des entrées de cocaïne en France métropolitaine.

Les candidats au voyage ne manquent pas. Avant la crise sanitaire, il était estimé que “20 à 30 passeurs souhaiteraient emprunter chaque vol entre Cayenne et Orly – ce qui représenterait 7 000 passeurs par an – et 8 à 10 y parviendraient effectivement.”

Le travail de mule contribue à faire vivre des familles entières dans certaines villes de Guyane

Pourquoi autant de candidats ? En raison du contexte socio-économique exposent les sénateurs qui pointent un PIB local inférieur de 57% au PIB national. Deuxième département le plus jeune de France après Mayotte, la Guyane peine à insérer ses jeunes. “La part des jeunes (18-29 ans) ni en emploi ni en formation s’y élève à 43 % contre 19 % dans l’Hexagone”, chiffre le rapport. Des difficultés particulièrement accrues dans les communes de l’Ouest guyanais. 25% des passeurs interpellés sont par exemple issus de Saint-Laurent du Maroni, qui se trouve aussi près de la frontière avec le Suriname. “Lors de son audition, la maire de Saint-Laurent du Maroni a ainsi indiqué que la pandémie avait révélé que près de 15000 familles de cette ville vivaient de ces trafics et avaient ‘une très grande difficulté à vivre en dehors’», rapportent les sénateurs. Au total, 60% des passeurs ont moins de 30 ans, avec également une majorité d’hommes (60%). “Il s’agit d’un véritable fléau pour les jeunes de Guyane, qui en sont les premières victimes” , estime le rapporteur Antoine Karam.

Mais les femmes sont aussi concernées. En témoignent les témoignages de détenues à Fresnes. Voir ci-dessous le reportage de 94 Citoyens à la Maison d’arrêt des femmes du centre pénitentiaire, lors du Grand débat national. “Après mon bac pro dans la mode, j’ai cherché un BTS mais il n’y en avait qu’en métropole alors j’ai commencé à chercher du travail en vain“, y témoignait notamment une jeune femme. Comme le souligne le rapport, l’occasion de quitter la Guyane pour tenter sa chance en métropole constitue une part de la motivation, au-delà des 2 000 à 10 000 euros que peut espérer un passeur par voyage réussi.

Lire : Le Grand débat national à la prison des femmes de Fresnes

500 personnes interpellées à Orly en 2019, en provenance de Guyane

Mais la fin de l’aventure s’achève souvent à Fresnes après une interpellation à l’aéroport d’Orly. En 2019, 1,4 tonne de cocaïne a ainsi été saisie dans l’aéroport val-de-marnais, dont 950 kilos en provenance de Guyane, a détaillé Jean-Claude Cazalbou, directeur régional des douanes d’Orly, lors de la venue des sénateurs sur place au début du mois de juillet. Bilan : 500 personnes interpellées et envoyées se faire juger au Tribunal de Créteil avant de se retrouver, pour un certain nombre, derrière les barreaux de la prison de Fresnes.

En moyenne, trois dossiers de mules sont programmés pour chaque audience de comparution immédiate, chiffrait déjà la procureure de la République du Val-de-Marne, Laure Beccuau, lors de l’audience solennelle de rentrée du TGI de Créteil en janvier 2019.

Lire : Hausse de la délinquance et réforme de la Justice à l’audience solennelle du TGI de Créteil

Au niveau national, 2,5 tonnes ont été saisies en 2019 dont la moitié en Guyane, donnant lieu à 1250 interpellations.

Un problème de santé publique

La drogue qui arrive à destination, elle, permet d’approvisionner une partie des quelque 600 000 usagers réguliers (chiffres 2017), contre 250 000 en 2000, à hauteur de 15% à 20% du marché estimé entre 20 et 25 tonnes. “La consommation de cocaïne est marquée par une diversification des profils, des motivations et des lieux de consommations. Autrefois cantonné à certains milieux favorisés, l’usage concerne aujourd’hui un public plus varié, sujet aux polyconsommations et se diffuse sur tout le territoire. Il concerne ainsi 2,1 millions d’expérimentateurs, dont 600 000 usagers dans l’année en 2017. La consommation de cocaïne « basée », plus dangereuse, se diffuse également.”

Une filière qui nourrit les autres mafias

L’arrivée à destination de ces 4 tonnes de cocaïne par an nourrit aussi les réseaux de trafiquants. “Les passeurs sont devenus les fournisseurs d’organisations criminelles plus anciennes, qui se fournissaient auparavant auprès des mafias italiennes ou avaient leurs propres filières d’approvisionnement depuis l’Amérique latine”, a témoigné David Weinberger, chercheur à l’INHESJ (Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice), auditionné par la mission. Les sénateurs notent par ailleurs le début, encore très émergent, d’une filière retour avec des passeurs qui reviennent avec du cannabis.

Une antenne dédiée à la lutte contre le trafic de stupéfiant à Orly

Face à la montée du trafic, la réponse policière s’est déployée à la fois en Guyane et en métropole, avec notamment, à Orly, la création d’une brigade des plateformes aéroportuaires (BPA) dédiée en septembre 2019, alors qu’il y avait auparavant une BPA commune à Orly et Roissy. Cette création a fait suite à l’explosion ds interventions à Orly. La BPA d’Orly compte 8 agents et gère 40% des interpellations de passeurs de cocaïne dans l’hexagone, chiffre le rapport. D’autres outils ont contribué à intensifier la répression comme les arrêtés préfectoraux d’interdiction d’embarquer (814 en 2019) ou encore les scanners à ondes millimétriques.

Les rapporteurs insistent sur la prévention et la réinsertion

Dans leur rapport, les sénateurs proposent d’aller plus loin à la fois dans la répression mais aussi la prévention et la réinsertion. Ils suggèrent notamment de procéder ponctuellement à des contrôles dits “à 100%” à l’arrivée des vols, comme cela est pratiqué aux Pays-Bas, tout en allégeant les procédures douanières pour éviter l’embolie. Les sénateurs recommandent par ailleurs de staffer l’autorité judiciaire guyanaise en magistrats et greffiers. En amont, ils insistent sur la coopération internationale. Pour prévenir le trafic, la mission insiste également sur le volet social qui passe notamment par la formation et l’insertion professionnelle à destination de tous les jeunes et une politique de réinsertion socio-professionnelle. “Il convient d’éviter à tout prix les sorties «sèches» et privilégier la réinsertion, en permettant aux détenus de se former et en utilisant les dispositifs légaux récemment créés (sursis probatoire renforcé, continuité de l’accompagnement en milieu ouvert et en milieu fermé…). Il faudrait aussi que les structures chargées de l’application des peines aient les moyens d’assurer cet accompagnement”

Voir le rapport provisoire et tous les documents de travail de la mission d’information sur la page dédiée du site du Sénat

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