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Ile-de-France: le monde du théâtre tente de surmonter le reconfinement

Ile-de-France: le monde du théâtre tente de surmonter le reconfinement © TRR

Pour le monde du spectacle vivant, le reconfinement a fait l’effet d’une douche froide. Après un printemps fichu et un été morose, sans festival, les compagnies misaient sur la saison 2020-2021, désormais compromise.

“On s’apprêtait à jouer neuf dates au Nouveau Théâtre de Montreuil à la mi-novembre, se désole Marie-Anne Bernard, chargée de diffusion et de production à la compagnie des Ateliers du Spectacle (Paris 20ème). C’était un gros espoir pour nous, non seulement parce que nous n’avions fait qu’une dizaine de représentations jusqu’ici, mais aussi parce que c’est un théâtre très reconnu dans le milieu culturel. On espérait pouvoir attirer l’attention des professionnels et obtenir d’autres représentations. Maintenant, l’enjeu est de ne pas être annulé.”

Après les reports, les annulations

Car si le premier confinement avait entraîné une vague de reports, c’est désormais une vague d’annulations pures et simples qui se profile. “En temps normal, le spectacle vivant est déjà un milieu extrêmement concurrentiel. Et maintenant, toutes les compagnies et tous les théâtres se voient obligés de reporter, alors que leur programme pour la saison 2020-2021 est déjà prêt. Il y a forcément des dates qui vont sauter”, poursuit Marie-Anne Bernard.

À la compagnie du Théâtre du Phare (Paris 10), qui prévoyait pas moins de huit pièces différentes pour la saison 2020-2021), on croise les doigts. “Pendant le premier confinement, on s’en est bien sorti car les théâtres ont fait preuve d’une grande solidarité. Sur une cinquantaine de dates, nous n’avons eu que quatre annulations. Tout le reste a pu être reporté. Mais au total, on avait prévu environ 350 dates de septembre à juillet, dont 45 en novembre – ce qui est énorme. Ça va être très difficile de tout reporter, mais on va essayer”, espère Cindy Vaillant, chargée de la cession des spectacles qui s’inquiète de de manquer de fonds les nouveaux projets.

Une représentation de Nathan longtemps (Compagnie du Théâtre du phare) stoppée en plein début de tournée avec dix représentations annulées.

“J’essaie au maximum de reporter plutôt que d’annuler les spectacles. Mais les reports ferment de toutes façons la porte à d’autres projets potentiels”, confie sur ce point Alexandre Krief, directeur du Théâtre Romain Rolland (TRR) à Villejuif (Val-de-Marne).

Inquiétudes financières

Face à cette crise sans précédent, le ministère de la Culture a ouvert un parachute d’un demi-milliard d’euros (voir encadré ci-dessous) pour accompagner les compagnies, les acteurs et les structures. Un plan qui comprend malgré tout quelques trous dans la raquette, selon Odri, metteure en scène de la Compagnie du Ressort à Malakoff (Hauts-de-Seine ). “Pour les structures mobiles qui n’ont pas de lieu fixe, ce qui représente une majorité, rien n’a été annoncé et on ne s’attend à rien.”

Un plan de soutien d’un demi-milliard d’euros
– Fin août, le ministère de la Culture a annoncé annoncé un plan de soutien de 432 millions d’euros “pour accompagner les entreprises et établissements des secteurs privé et public, les auteurs et les artistes.” (Voir le détail)
– Mi-septembre, c’est un Fonds d’urgence spécifique de solidarité pour les artistes et les techniciens du spectacle (Fussat) qui était annoncé par le ministère, en partenariat avec le groupe d’assurance du spectacle Audiens. Ce fonds, doté initialement de 5 millions d’euros, puis doublé à 10 millions d’euros, finance quatre aides sociales distinctes d’un montant forfaitaire unique de 1 000 euros et à une cinquième aide d’un montant forfaitaire de 100 euros par cachet. (Voir le détail)
– Après l’instauration d’un couvre-feu dans plusieurs régions, de nouvelles annonces ont été faites dont une rallonge de 85 millions d’euros au plan initial, comprenant le passage de 5 à 10 millions d’euros du Fussat. (Voir le détail)
Au total, c’est donc environ un demi-milliard d’euros qui ont été annoncés depuis ce printemps pour soutenir le secteur.

Renato Ribeiro, acteur, metteur en scène et administrateur de la page Facebook Avignon 2020 Année blanche (qui regroupe quelque 600 compagnies qui jouent d’habitude au Off d’Avignon) reconnaît que “c’est la première fois que le gouvernement soutient autant le secteur de la culture”, mais estime que les aides vont fortement vers les producteurs et les théâtres. Pour lui, certains métiers restent sur “le bord de la route”, citant “les auteurs qui souffrent de droits impayés à chaque date annulée, les artistes et les petits artisans en auto-entreprenariat comme les costumiers, les scénographes… ”. Le monde du spectacle fourmille en effet d’une chaîne de métiers qui subissent en cascade le contrecoup de la crise sanitaire.

Pour Alexis Perret, comédien à la Compagnie Abraxas de Saint-Mandé (Val-de-Marne), “l’année blanche sauve les intermittents, qui sont indemnisés jusqu’au 31 aout 2021” mais cette mesure reste une aide partielle car “il faut avoir fait les 58 heures de travail d’ici le 31 août pour continuer à bénéficier d’une protection sociale”. En ce sens, des négociations sont en cours pour étendre l’année blanche des intermittents jusqu’à fin 2021. 

Les limites de la visio

Au-delà des préoccupations financières, difficilement contournables, les compagnies ont aussi dû revoir leur manière de travailler pour continuer à se préparer malgré tout. Mais le télétravail s’accommode mal à l’art vivant. Pour la compagnie Les Entre-Parleurs basée à Suresnes (Hauts-de-Seine), qui dispense des cours, les visioconférences ne seront pas appropriées pour ce deuxième confinement. “Les cours en visio c’était intéressant pour le premier confinement, pour garder le lien avec les élèves. Là, le groupe n’est pas formé, cela ne fait pas sens”, témoigne une membre de la compagnie.

Renato Ribeiro, lui, estime qu’il est envisageable de diffuser du contenu de préparation ou de représentation sur internet. Mais la rémunération des professionnels reste un problème majeur. “On sait très bien qu’un spectacle perd à peu près 40% de sa valeur lorsqu’il est filmé, quels que soient les moyens qu’on y met” rappelle-t-il. “Malheureusement, on a aucune rémunération sur les plateformes mises en place par les gens du milieu car elles sont la plupart du temps associatives.” Et puis, surtout, il y a le rapport avec le public. “On parle de spectacle vivant, c’est ce que le public aime, se retrouver face à de la chair, de la sueur, face à de la voix”, soutient Renato Ribeiro.

© Jean-Pierre Larroche
Le dernier spectacle de la compagnie des Les Ateliers du spectacle, Le présent c’est l’accident, de Jean-Pierre Larroche.

Autorisation de répéter… à condition d’avoir une salle

Petite consolation de cet deuxième confinement : l’autorisation de répéter. “C’est un soulagement car nous allons pouvoir respecter les échéances que nous nous étions fixées pour mettre en scène de nouveaux projets”, apprécie Marie-Anne Bernard pour la compagnie des Ateliers du Spectacle. Une “grosse différence” pour Alexandre Krief, directeur du TRR de Villejuif. “En ce moment, nous avons deux compagnies qui répètent dans chacune des deux salles. La première, La Camara Oscura, devait jouer la première de son nouveau spectacle, Tropiques de la violence, début novembre. La seconde, la compagnie Légendes urbaines, commence à travailler un nouveau spectacle (ndlr, photo de une), détaille le directeur du théâtre.

© TRR
Création du nouveau spectacle de la compagnie Légendes urbaines, en ce moment au TRR de Villejuif.

Encore faut-il avoir une salle, ce qui ne va pas de soi pour les petites compagnies sans structure d’accueil fixe. C’est le cas par exemple de la Compagnie du Ressort. Composée de professionnels, d’amateurs et d’enfants, elle n’est ni reconnue par le ministère de la Culture, ni par le ministère de la Jeunesse et des Sports, et répète principalement dans des salles municipales – fermées depuis vendredi. Même problème pour la Compagnie Les Entre-Parleurs, qui finissait sa résidence le premier jour du confinement et qui compte habituellement sur les municipalités pour préparer son spectacle.

Les salles de théâtres aussi sont à la peine

Dans la chaîne des pertes, les difficultés n’épargnent pas les théâtres eux-mêmes, dans le privé comme dans le public. Les salles ont pourtant tenté de sécuriser leur accueil du point de vue sanitaire. “En plus de la condamnation d’un siège sur deux, nous avons mis en place des écrans de plexiglas à la buvette comme à la billetterie”, présente ainsi Karine Lombardo, en charge de la médiation culturelle pour le théâtre Le Colombier, à Bagnolet (Seine-Saint-Denis).

Pour Stéphanie Gamarra, responsable de diffusion et de programmation au Studio Hébertot à Paris, dans le XVIIe arrondissement, l’annonce du confinement est “cataclysmique”. Locataire, le théâtre doit payer son loyer, que les spectacles se tiennent ou non. “On va essayer de faire des démarches, mais on a un loyer de 500€ par jour, alors même si on récupère 5000 ou 10 000€ du Fonds d’Urgence pour le Spectacle Vivant privé (FUSV), ça ne va absolument pas nous permettre de faire face aux charges locatives.”

“Les reports de charges, de loyers, et les prêts garantis par l’Etat permettent de tenir la tête hors de l’eau. Mais à la fin de l’épidémie, quand il faudra mettre en place un plan de remboursement, cela va être très dur pour les petits théâtres indépendants et privés de moins de 100 places”, craint Renato Ribeiro. C’est dans ce contexte que le Syndicat national du théâtre privé (SNDTP) a lancé dès le mois de mars un appel aux spectateurs pour qu’ils ne réclament pas le remboursement de leurs billets. Une initiative venue parfois spontanément de la part de spectateurs solidaires.

Les Théâtrales Charles Dullin, la biennale percutée par le reconfinement
Organisée tous les deux ans par 23 scènes culturelles du Val-de-Marne pour mettre en avant le théâtre contemporain, la biennale des Théâtrales Charles Dullin devait démarrer mardi 3 novembre par Des caravelles et des batailles (photo ci-dessus),  de Éléna Doratiotto et Benoît Piret (écriture collective), à l’Espace culturel André Malraux (Ecam) du Kremlin-Bicêtre. Une représentation annule comme la vingtaine de spectacles et lectures qui étaient programmés durant ce mois de novembre. “Nous avons demandé aux compagnies de revenir en 2022, dans la mesure du possible”, indique Guillaume Hasson, directeur artistique de ce festival val-de-marnais. Restent une dizaine de pièces programmées en décembre, suspendues à l’évolution de la situation sanitaire.

Au théâtre Romain Rolland, structure associative subventionnée par les collectivités locales (ville, territoire, département, région) et le ministère de la Culture via la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), le cofinancement par les collectivités qui ont maintenu leur subvention en 2020, permet d’atténuer le choc. Mais le directeur s’inquiète déjà pour 2021. Pour ce reconfinement, le théâtre n’a toutefois pas complètement baissé le rideau, entre les répétitions dans ses salles et les ateliers dans les écoles. “Le cinéma et le théâtre sont fermés au public mais le travail de production se poursuit. Concernant les cours de théâtre, nous avons également le droit de continuer en milieu scolaire et intervenons par exemple en CM1 à Villejuif”, explique le directeur du TRR, Alexandre Krief. Pas question en revanche de repasser aux cours en ligne. “Nous avons essayé lors du premier confinement mais cela a peu répondu. Nous préférons compenser après.”

Arnault Aliphat, administrateur du théâtre municipal d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), estime quant à lui avoir déjà perdu environ 50% de son chiffre d’affaires depuis le début du confinement en mars dernier. “Même après juin, les choses ne sont pas revenues à la normale puisque nous avons dû appliquer la distanciation sociale dans les salles – en plus d’une forte baisse d’affluence par ailleurs.”

Propos recueillis par Raphaël Bernard, Lina Tran, Pablo Girard et Cécile Dubois.

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