Reportage | Paris | 17/06
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Manifestation des soignants à Paris: « Nous sommes redevenus des invisibles »

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« Si une deuxième vague arrive, ce ne sera pas le même bilan : les moyens manquent toujours, et les équipes sont crevées », prévient Priscilla, 23 ans, aide-soignante. Ce mardi après-midi, elle faisait partie des milliers de personnes (18 000 selon la police, 30 000 selon les syndicats) à manifester près du ministère de la Santé, avenue de Ségur. Reportage.

« Tenez bon les gars, tenez bon! » adresse un retraité aux blouses bleues qui l’entourent. Dans la foule, les pancartes rivalisent de slogans : « Vous sauvez? Merci de patienter… », « Hôpital public : pronostic vital engagé », « Non touché par le Covid mais vous nous avez transmis la rage ».

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« Pendant un an, nous avons répété que nous manquions de moyens, sans vraie réponse de la part du gouvernement Résultat, on a laissé des gens mourir, faute de moyens », dénonce Kheira, infirmière anesthésiste depuis 32 ans en région parisienne. « On a dû transformer le bloc opératoire en unité Covid en un jour », reprend Priscillia, qui exerce dans un service de diabétologie qui s’inquiète pour les plus jeunes. « Des étudiants en médecine ont déjà décidé d’arrêter leurs études. Certains ont assisté à quatre décès dès leur premier jour! Le Covid m’a ouvert les yeux sur nos conditions de travail. Si je ne l’avais pas vécu, je ne serai pas là. Je me serai rassurée, comme d’habitude, j’aurai relativisé. Mais là, c’était trop grave. »

« J’ai été déployée aux urgences pendant la pandémie. On a dû utiliser du matériel à usage unique plusieurs fois, comme nos blouses qu’on devait laver », balance une infirmière en colère.

« Nous sommes redevenus des invisibles. Pourtant, nous avons accompagné les familles des victimes, les patients guéris partiellement ou totalement, du matin au soir, à un rythme bien plus élevé que d’habitude. argue Fatima, 44 ans, psychologue et coordinatrice d’une unité de prise en charge des victimes de violences conjugales. Nous constatons une baisse des titulaires, les contractuels sont payés au rabais, et vont donc dans le privé où ils sont payés parfois au triple. Et comment leur en vouloir ? »

Arrêter de supprimer des lits : une urgence

Alors qu’une grande concertation, le Ségur de la santé, est en cours pour faire le bilan de cette séquence, revaloriser la rétribution des soignants et réformer le système de santé, Pricillia est dubitative, notant déjà que la prime promise met du temps à se concrétiser. « A l’AP-HP, ils ont reçu leur prime. Nous, ce devrait être à la fin du mois, et sous certaines conditions.«  Une infirmière en endoscopie digestive estime pour sa part que cette prime est « injuste, inégalitaire, et crée des divisions ». « Comment expliquer qu’elle ne soit pas attribuée aux soignants qui ont été appelés en renfort depuis leur territoire à faible tension ? »questionne-t-elle. « A défaut d’être augmentés, on veut plus de lits, plus de services, plus de moyens matériels et humains », confie une infirmière.

« En quelques années, dans mon bâtiment, nous sommes passés de 25 à 15 lits… Pour demander un lève-malade, dans mon ancien travail, il a fallu attendre quatre années ! Les patients en ont pourtant besoin. Il faudrait aussi plus de médecins, il en y a de moins en moins. »

Parmi les changements attendus, les soignants évoquent immédiatement la tarification à l’activité (T2A), un mode de financement des établissements de santé issu du plan Hôpital 2007, initialement conçu pour mieux correspondre à l’activité réelle. « Peut-être que cela faisait suite à des abus commis ici ou là, mais il s’agit bien de mettre un prix sur la santé », pointe Sébastien, infirmier anesthésiste depuis 24 ans . « Il faut tout noter. De l’ouverture de telle boîte de médicaments au numéro de série d’une lampe que l’on a remplacée. Le problème, c’est que ça occupe la moitié du temps de travail, alors, on soigne de moins en moins pour des économies dont nous ne voyons pas la couleur », développe Kheira. « Il faut plus de prévention aussi. Cela coûte cher mais qu’est-ce que c’est utile! Les EPRUS [Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires] ont été supprimées en 2016 dans le cadre de la modernisation du système de santé, alors qu’on en aurait eu bien besoin. Le système est malade, les patients qui sont passés entre nos mains l’ont vu, et nous l’ont dit! »

Où sont passés ces Français qui applaudissaient depuis leur balcon ?

Alors que des applaudissements ont retenti chaque soir du confinement depuis les fenêtres, parfois décorées de dessins d’enfants encourageant et remerciant les soignants, ces derniers regrettent que ce soutien n’ait pas été « transformé ». « Sans le soutien des habitants, on ne gagnera pas la lutte. » déclare Kheira qui craint que la prise de conscience citoyenne n’ait été que passagère. » Dans la foule de soignants, quelques usagers partagent le constat. « Tout le monde les a applaudis, alors on pensait qu’il y aurait autant de monde avec eux aujourd’hui. Mais cela n’est pas le cas. » Priscillia parle même « d’abandon », tout le monde étant « vite passé à autre chose. »

« Les gens recommencent à surconsommer les urgences plutôt que la médecine générale, observe également Sébastien qui explique pourquoi, notant que le médecin généraliste« ausculte sur rendez-vous » et que « les consultations ne sont plus correctement prises en charge par la Sécu », « alors qu’aux urgences, tout est fait sur place, rapidement, sans attendre un rendez-vous pour une prise de sang, un examen…pour un coût moyen de 80 euros tout compris. Pourtant, une récente enquête démontre que 70% des consultations faites aux urgences auraient pu relever de la médecine générale », regrette l’infirmier.

Laetitia, aide-soignante depuis quatre ans à l’hôpital Robert Ballanger (Seine-Saint-Denis) s’est reconvertie pour « être au service des gens » et assume son choix, malgré tout. « Même si tous les jours je me questionne, je ne regrette pas. C’est une question de valeurs, et c’est d’ailleurs ce qui nous rend faibles, ce sur quoi les politiques peuvent jouer. » Ce qu’elle ne peut plus supporter en revanche, c’est l’impression de voir un outil de travail se dégrader, des lits fermer.

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