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Vitry-sur-Seine: familles choquées et police ulcérée après l’interpellation d’ados et l’accusation d’insultes racistes et homophobes

Vitry-sur-Seine: familles choquées et police ulcérée après l’interpellation d’ados et l’accusation d’insultes racistes et homophobes

Ce jeudi 11 juin, les quatre adolescents de 14 et 15 ans mis en garde à vue durant plus d’une journée après une interpellation à Vitry-sur-Seine le 26 mai ont témoigné de leur ressenti à l’issue d’une conférence de presse organisée par leur avocat, la députée de circonscription Mathilde Panot (LFI) et leurs parents. Dénonçant des insultes racistes et homophobes, les familles ont déposé plainte et annoncé la création d’un comité « On ne laisse pas passer ». Les quatre policiers impliqués, eux, ont fait savoir qu’ils avaient aussi l’intention de porter plainte, en diffamation. L’IGPN (Inspection générale de la police nationale) doit tirer l’affaire au clair. Retour sur l’affaire, explications et réactions.

Retour sur les faits et les divergences de versions

L’interpellation se déroule le mardi 26 mai un peu avant 17 heures à Vitry-sur-Seine, en limite de Villejuif et du Kremlin-Bicêtre. La veille, un homme a été victime d’un vol à l’arraché de sa chaîne en or, au croisement du boulevard Gorki (D7) et de la rue Condorcet. Les vols de ce type sont assez fréquents dans le quartier et ce même mardi 26 mai, vers 21 heures, une interpellation de plusieurs personnes en flagrant délit aura lieu pour ce même motif à Villejuif, à l’issue d’une surveillance menée conjointement par la police municipale de Villejuif et la police nationale. Ce mardi après-midi, la BAC (Brigade anti-criminalité) patrouille donc dans le quartier et, avisant les quatre ados, estime que plusieurs d’entre eux pourraient correspondre au profil décrit par la victime de la veille. Elle commence à les filocher un peu avant 16 heures et juge leur comportement flâneur suspect, notamment aux abords de l’abribus Paul Vaillant-Couturier – Paul Brousse, car, selon les observations des agents, les ados scrutent les piétons mais ne s’intéressent pas aux horaires de bus. Quelques instants plus tard, alors que les gamins se sont posés devant un immeuble, allée Debussy à Vitry, la Bac est informée de la présence de la victime de la veille au commissariat, laquelle se tient prête à venir identifier ces éventuels suspects. En passant devant en voiture, l’homme croit les reconnaître et indique dans un premier temps les identifier « formellement« .

La Bac décide donc de les interpeller pour les emmener au commissariat du Kremlin-Bicêtre. Toujours de source policière, l’interpellation se passe sans heurts et « aucun comportement répréhensible n’est constaté d’un côté comme de l’autre », même si selon les agents, l’un des quatre est un peu plus bravache que les autres dans ses propos. Les adolescents, eux, livrent une version très différente des faits. « Les policiers les fouillent, les prennent en photo et, de façon continue, leur adresseront des moqueries, du mépris et des insultes racistes et homophobes » rapporte le père d’un des adolescents, Mohand Bakir qui indique qu’ils ont été menottés et ont dû s’asseoir et se relever sans aide.

La gifle

La question du trajet pour emmener les ados au commissariat fait aussi l’objet de versions divergentes. « Il y avait déjà un policier assis à l’arrière. Quand j’ai suggéré qu’il n’y aurait pas assez de place pour nous trois, je me suis pris une gifle, et il m’a dit ‘que nous étions des PD’, ‘qu’on aimait ça' », confie l’un des ados. Des propos et actes démentis par la police.

De source policière, trois véhicules sont finalement utilisés pour emmener les jeunes au commissariat : une première voiture de la Bac de Villejuif, une deuxième de la BTC (Brigade territoriale de contact) de Vitry-sur-Seine, et une troisième de la BTC du Kremlin-Bicêtre. Lors de la conférence de presse de ce jeudi soir, le porte-parole des familles et les ados font pour leur part état d’une voiture de police municipale. Les villes de Vitry-sur-Seine et Villejuif démentent toutefois toute implication de leur police municipale et le maire de Vitry, Jean-Claude Kennedy, s’est même fendu d’un communiqué ce mercredi, dénonçant la reprise de cette version dans plusieurs médias, tout en assurant les jeunes de son soutien.

Une garde à vue qui dépasse les 24 heures

L’un des quatre jeunes est rapidement relâché. Commence pour les autres une garde à vue qui, selon l’avocat des familles, maître Jérôme Karsenti, va durer « plus de 27-28 heures alors que pour des mineurs, c’est 24 heures maximum ». De quoi donner lieu à une plainte pour « détention arbitraire » en plus des plaintes pour insultes à caractère racial et homophobe. « Nous recevons tous un appel nous faisant part que notre enfant est ici, qu’il va bien, médecin et avocat à l’appui, et que les faits sont établis, ils sont coupables », relate Mohand Bakir. Un avocat commis d’office apparemment sans demander l’avis des familles et dont celles-ci indiquent n’avoir toujours pas pu obtenir le nom.

Un dossier qui se dégonfle

Le dossier d’accusation, pourtant, se dégonfle rapidement. Le 25 mai, deux des ados accusés ne sont pas sortis de chez eux. Un autre est sorti mais bien plus tard après les faits. En outre, il dépasse les 1,80 mètre alors que la victime a décrit une personne d’1,60 m. Le bornage de leurs téléphones portables ne colle pas non plus et pour finir, l’homme agressé la veille ne les identifie plus du tout formellement. Bref, l’affaire fait long feu et les collégiens sont finalement remis en liberté le lendemain.

« Cette histoire malheureusement est on ne peut plus banale. Deux arabes, un noir et un blanc qui traîne avec eux, sont forcément des délinquants » , fustige Jérôme Karsenti qui a déposé quatre plaintes. « Nous sommes encore en état de choc et nous attendons nous aussi des excuses, en plus de l’ouverture d’une enquête de l’IGPN, des sanctions, et la reconnaissance des manquements dans la procédure », déclarent les mères.

« On entend aujourd’hui le besoin des parents de répéter que leurs enfants sont innocents. On a donc presque tous intégré qu’il n’aurait pas été surprenant qu’ils soient humiliés et violentés, s’ils avaient été coupables. Leurs droits ont été bafoués à partir de motifs discriminants« , insiste l’avocat. « On a 40 fois plus de chances de se faire contrôler en étant noir ou arabe, c’est pourquoi il ne faut plus laisser passer ça. La police n’est respectée que si elle est respectable », ajoute la députée Mathilde Panot.

Rebelote quatre jours plus tard

Comme dans une série télévisée, ce-sont les mêmes protagonistes que l’on retrouve quatre jours plus tard, le samedi 30 mai, toujours dans le même quartier, cette fois-ci dans le parc Emile Zola qui rouvre tout juste après la fermeture sanitaire. Deux des adolescents se font à nouveau contrôler par deux des agents. Un « contrôle totalement inutile si ce n’est pour intimider des jeunes qui ont revécu la confiscation des téléphones et la fouille corporelle », dénonce le père. De source policière, les ados étaient en train de dégrader des panneaux indiquant les précautions à respecter face au coronavirus.

Soutien enseignant

Dans la salle ce jeudi soir, dix professeurs du collège Jean Perrin de Vitry-sur-Seine, où sont scolarisés les élèves, sont venus témoigner de leur soutien aux ados. « 30 professeurs sont prêts à témoigner« , indique l’avocat. « Je suis venu soutenir mes élèves car je suis très choqué par ces récits, et de l’expérience que cela a été pour ces ados. J’espère qu’elle aura le moins de conséquences possibles sur le long terme », s’exprime notamment Luc Dehêtre, professeur d’histoire-géographie.

« Ça me donne encore plus envie d’être gendarme »

Du côté des adolescents, ce soutien massif fait du bien. « Ça nous fait plaisir d’être soutenu, d’être cru, car cela n’a pas toujours été le cas, notamment dans cette histoire : on pouvait lire qu’on était toujours considéré comme des suspects de l’incident du Kremlin alors que nous sommes aujourd’hui innocentés. En plus de se faire accuser à tort, on a subi des violences physiques et morales. Et là aussi, on ne nous a pas crus. Pourtant, on sait bien que tous les policiers ne sont pas comme eux, alors on voudrait que les responsables s’excusent », confie l’un d’eux.

« Je n’ai pas peur, mais j’avais déjà une mauvaise image de la police, et maintenant encore plus qu’avant » confie celui qui indique avoir été giflé. Je sais que des histoires similaires ont déjà eu lieu, sauf que là, nous sommes écoutés et crus. Notre histoire n’est rien du tout comparé à ce qu’il se passe dans le monde et surtout aux Etats-Unis en ce moment ; mais je me dis que de commencer par éviter ça, pourrait éviter que ça ne déborde. »

L’un des ados, pourtant, rêve de devenir gendarme, et il a même fait son stage d’observation de troisième au commissariat de Vitry-sur-Seine. Il raconte avoir confié ce rêve aux agents et indique que ces derniers lui ont répondu « qu’il livrera plutôt des pizzas » avec son « scooter volé ». Pas de quoi le décourager. « Ça me donne encore plus envie d’être gendarme, précisément pour ce genre de choses. Je veux montrer que ces pratiques peuvent s’arrêter, je veux que les forces de l’ordre aient une meilleure image. » Du haut de ses 14 ans, son copain acquiesce. « J’ai eu peur, ça oui. Notamment quand j’ai vu mon pote se faire gifler, juste avant que je monte dans la voiture, je me suis dit qu’il fallait coopérer. Mais aujourd’hui, après le choc, je n’ai plus peur quand je vois un policier, ça fait juste encore un peu bizarre. »

Les policiers veulent porter plainte

Les quatre policiers incriminés, eux, ont fait savoir qu’ils envisageaient de porter plainte pour diffamation. « Une partie de l’équipage avait participé à l’arrestation du terroriste de Villejuif en janvier, rappelle de son côté Reda Belhaj, secrétaire départemental SGP-FO Police, qui dénonce en retour une stigmatisation de la police. Les héros d’hier sont les mis en cause d’aujourd’hui. »

Le parquet de Créteil a saisi la police des polices

Face à ces versions si divergentes et la gravité des faits incriminés, le Parquet de Créteil a décidé d’objectiver la situation en saisissant l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) qui devrait reprendre toute la procédure par le menu et auditionner chaque protagoniste. Une instruction qui se déroulera toutefois sur un temps long, sans verdict immédiat.

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