Reportage | | 28/09
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A Pantin, le mur de la honte et un sentiment d’abandon

A Pantin, le mur de la honte et un sentiment d’abandon © Charles Henry

Quatre jours après l’évacuation des consommateurs de crack de la rue Riquet vers un square de la place Auguste Baron (19ème arrdt de Paris), en lisière de la Porte de la Villette, d’Aubervilliers et de Pantin, les riverains font savoir leur ras-le-bol tandis que les élus locaux de tous bords fustigent cette décision. Reportage.

Le mur de la honte. Merci Darmanin.” L’expression écrite en lettres vertes traduit pour beaucoup d’habitants l’écœurement de tout un quartier, celui des Quatre Chemins à Pantin et à Aubervilliers. Elle a été tracée sur le mur de parpaings construit vendredi 24 septembre côté Pantin du passage Forceval.

La situation était déjà dégradée ici, explique Aurélie, qui a une vue plongeante sur le mur et le périphérique. Maintenant les agressions se multiplient. On ne se sent vraiment plus en sécurité. Et ce mur est complètement débile, ça n’empêche pas les toxicomanes de venir jusqu’ici.”

De l’autre côté de la bretelle de sortie du périphérique, un autre mur a aussi été édifié pour condamner le passage Forceval qui permettait jusque-là aux riverains de rejoindre le métro ou le tramway Porte de la Villette sans faire le détour par la place Auguste Baron. C’est là, sur un petit square où ont été montés quelques abris de fortune, que quelque 60 personnes consommatrices de crack, en majorité des hommes, sont regroupées avec pour seul confort quatre cabines sanitaires installées par les autorités. “C’est la misère ici, indique Ali, je ne sais pas pourquoi ils nous déplacés ici. Et après? Où on va aller?“.

Comme l’a rapportée l’AFP, le préfet de la région Ile-de-France, Marc Guillaume, et le préfet de police de Paris, Didier Lallement, ont justifié la construction du double mur par l'”indispensable protection des habitants de Pantin“, dans une lettre adressée samedi dernier à la maire de Paris, Anne Hidalgo.

© Charles Henry
Le square de la place Auguste Baron transformé en centre d’accueil provisoire pour les toxicomanes.

Insécurité

Mais, devant le square Anne Frank qui donne sur le mur, Philippe et Ibrahim deux agents de la propreté, confirment que des incidents sont déjà à déplorer entre des toxicomanes et des riverains. Des agressions verbales, mais aussi physiques. “Le problème c’est que c’est gens (ndlr: les toxicomanes) peuvent se montrer très agressifs.” Simon, 38 ans, au physique plutôt imposant, a d’ailleurs décidé de ne plus passer par la place Auguste Baron. “Je préfère aller prendre le métro aux Quatre Chemins parce que je ne saurais pas comment gérer la situation face à un type en manque“, souffle-t-il.

Ce qu’il déplore surtout c’est l’absence de réflexion à long terme sur ce sujet. “Cette histoire de toxicomanes n’est pas nouvelle. Je comprends qu’à Stalingrad les habitants ont aussi été excédés par les nuisances, mais pourquoi ramener ce problème ici où il y a déjà des difficultés, s’interroge-t-il. En fait, Paris se débarrasse de ses problèmes sur sa banlieue.” Selon Simon, le mur est d’ailleurs porteur d’une symbolique très forte: “c’est une frontière“. Boubacar est encore plus catégorique: “C’est une insulte, quand je passe par là, j’ose même pas regarder.”

Un quartier déjà fragile

Pour Dia, 52 ans, ce mur n’est pas si mal. “Je ne prenais jamais ce passage, ce n’était pas rassurant de passer par là. Depuis qu’ils l’ont bouché, ça parait plus propre. Mais bien sûr ça ne règlera pas le problème. De toute façon, ça devient insupportable ici. Après 19 heures, je ne sors plus de chez moi et quand je travaille tard, je préfère aller dormir chez ma sœur qui habite dans le 19ème“, ajoute-t-elle en observant du coin de l’œil des dealers.

Dans son atelier de céramique à deux pas du “mur”, Chinh confie son indignation. “On s’est beaucoup moqué de Trump avec son mur au Mexique mais on est dans la même logique à l’échelle locale. Ces toxicomanes sont des êtres humains, malades, qui ont besoin d’être soignés et on les parque comme des animaux. Je suis outré par la gestion de ces gens. Pourtant, je crois qu’avec la crise du covid, on a tous bien vu que quand on voulait, on pouvait trouver pleins de ressources.”

Son atelier, il l’a installé au Quatre Chemins en 2015, soutenu par l’intercommunalité Est Ensemble, avec pour objectif de “contribuer à redynamiser le quartier“, raconte-t-il. Maintenant, je commence à me poser des questions. Vous savez, on est acculé. On a tout eu: la crise des migrants, les trafics et il y a déjà pas mal de gens qui vivent dans la pauvreté. Ces jours-ci, quelqu’un déjà est venu me voir pour que je l’aide à soigner une blessure après une altercation avec un toxicomane. J’ai toujours ouvert ma porte, mais là …” glisse-t-il désabusé.

Fin juin déjà, les habitants du Quartier des Quatre Chemins s’était mobilisés pour que la place Auguste Baron ne devienne pas un lieu d’accueil temporaire des consommateurs de crack après la fermeture du parc d’Eole par la mairie de Paris. Suite à l’échec de la création d’un centre d’accueil rue Pelleport dans le 20ème arrdt de la capitale, ils se trouvent devant le fait accompli.

Condamnations unanimes

Dans le monde politique, la mesure est désormais critiquée de toutes parts. Dimanche déjà, Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France s’était rendue sur place pour condamner la mesure. Ce mardi, 36 élus de la Seine-Saint-Denis, de tous bords, dont Karine Franclet, maire (UDI) d’Aubervilliers, Bertrand Kern, maire (PS) de Pantin et Stéphane Troussel, le président PS du conseil départemental, ont adressé une lettre ouverte au premier ministre, condamnant “fermement le choix qui a été fait par M. le Ministre de l’Intérieur et le Préfet de Police de Paris de déplacer le problème vers la Seine-Saint-Denis – comme c’est malheureusement trop souvent le cas – au plus grand mépris de ses habitants qui ont tout autant droit à la sérénité que les autres.”

Les signataires, maires, députés et sénateurs de la Seine-Saint-Denis fustigent les motivations de cette initiative: “contrairement à l’argument invoqué par le Ministère de l’Intérieur pour justifier cette décision, le lieu choisi pour installer les toxicomanes est à proximité directe d’habitations, plus précisément du quartier des Quatre-Chemins de Pantin et d’Aubervilliers, l’un des quartiers les plus pauvres de France.” Enfin, ils marquent leur indignation à l’égard du traitement réservé aux toxicomanes avant d’appeler à ce que les maires des deux villes concernées du département soient reçus par le premier ministre “pour ensuite prendre les mesures qui s’imposent.”

Pour Aurélie, qui a récemment adhéré au collectif 93 anti-crack, comme pour les autres habitants des collectifs locaux tels que SOS Quatre Chemins et Sainte-Marguerite, la mobilisation ne fait que commencer puisqu’ils prévoient de se rassembler tous les mercredi vers 18:00 jusqu’à ce qu’une solution alternative soit trouvée.

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