Société | Ile-de-France | 29/10/2021
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Comprendre le fléau du crack en Ile-de-France

Comprendre le fléau du crack en Ile-de-France © WCC DEA

Comment combattre une drogue qui se nourrit de la misère ? Face au crack qui gangrène Paris et sa proche banlieue, et aux colères des riverains, les autorités mènent une lutte compliquée contre des micro-réseaux composés d’acteurs précaires, adeptes de la débrouille.

La récente levée de boucliers des habitants de Pantin et d’Aubervilliers, pour protester contre un énième déplacement des consommateurs de ce dérivé fumable de la cocaïne, a rappelé les difficultés des pouvoirs publics à endiguer ce fléau enkysté depuis des années dans le nord-est de la capitale.

Car contrairement aux autres drogues, dont la distribution repose sur des réseaux très hiérarchisés, le commerce du crack repose sur un trafic de fourmis, divisé entre une multitude de petits acteurs.

“C’est un marché hétérogène et éclaté composé d’une multitude de petits entrepreneurs qui fonctionnent en quasi-autonomie”, détaille Michel Gandilhon, spécialiste de l’offre et co-auteur d’une synthèse de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) sur le crack en Ile-de-France, parue en janvier 2021.  

Les réseaux de trafic de crack s’organisent autour de trois acteurs principaux: le fournisseur, le cuisinier et le revendeur. 

En cuisine

Les “cuisiniers” sont au centre du trafic, et peuvent fournir plusieurs micro-réseaux. Il s’approvisionnent en cocaïne, via des filières basées sur des “mules” qui permettent l’importation du produit, en avion principalement depuis la Guyane. 

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Pour sa préparation, le “cuisinier” fait chauffer dans une casserole de la cocaïne pure – à 90% pour un bon résultat final selon une source policière – de l’eau, du bicarbonate de soude ou de l’ammoniac.

“Avec un kilo de cocaïne, vous pouvez produire 700 à 800 g de crack. Quand on saisit quelques dizaines de grammes, c’est déjà beaucoup. Il n’existe pas de cuisines à dimension industrielle”, explique Virginie Lahaye, cheffe de la brigade des stupéfiants de la préfecture de police. 

“Le crack est l’une des rares drogues qui se produit, ici, en France”, rappelle-t-elle. La cocaïne, sa matière première, coûte cher, et “les profits sont beaucoup moins importants. Vous ne pouvez pas avoir X intermédiaires.”

Une fois le crack fabriqué, il est écoulé “à flux tendu” par les vendeurs de rue. Originaires dans leur grande majorité d’Afrique de l’Ouest, ils sont appelés “modous”, soit petit négociant” en wolof, la langue la plus parlée au Sénégal. 

Vente à la sauvette, sans organisation pyramidale

Loin du fonctionnement pyramidal observé dans le trafic de cannabis ou de cocaïne pour maximiser les gains, ces dealeurs à la sauvette préfèrent le système D. 

“Il n’y a pas de volonté de créer une ‘grande entreprise modou’. (…) Ce sont des logiques informelles et bien plus souples qui dominent”, analyse Julie Costa, doctorante en sociologie qui travaille notamment sur les pratiques liées au crack. 

Organisés en petits groupes, ils fournissent à flux tendu les consommateurs. Un “caillou” de crack, vendu le plus souvent sous cellophane en petites unités de 0,2g, s’achète ainsi entre 10 et 15 euros… mais peut aussi être troqué contre un téléphone, des vêtements, de la nourriture volée ou une prestation sexuelle.

Amadou* (le prénom a été modifié), rencontré par l’AP Porte de la Villette (XIXe arr.), fait la manche dans l’espoir de pouvoir se “payer” sa galette. “Dès que j’ai la somme, je fais le tour du parc (de la Villette, ndlr), ou je cherche au niveau des sorties de métro”. 

Le trafic s’est installé à cette porte nord-est de la capitale, à la suite de l’évacuation des Jardins d’Eole et de la place Stalingrad le 24 septembre. Depuis le démantèlement fin 2019 définitif de la Colline du crack, porte de la Chapelle (XVIIIe), il est repoussé de loin en loin, sans jamais disparaître.

“Ce milieu se caractérise par des liens communautaires forts du fait de la présence dans la région parisienne d’une diaspora importante issue d’Afrique de l’ouest, facilitant pour les nouveaux arrivants l’obtention d’un hébergement, de papiers, de ressources, etc.”, précise M. Gandilhon. 

Selon Julie Costa, “les trafiquants ont un train de vie modeste. L’argent de la vente leur permet de vivre, et une large partie est envoyée au pays pour investir dans le logement, les transports. Le but à terme, est de repartir, car pour nombre d’entre eux, ils ont honte de ce qu’ils font.”

par Nicolas COSSIC

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