Culture | | 27/10/2022
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A Saint-Denis, les habitants vent debout contre le projet de fermer trois ludothèques

A Saint-Denis, les habitants vent debout contre le projet de fermer trois ludothèques © DR

Voilà une nouvelle qui n’a pas réjoui les habitants de Saint-Denis. La ville a annoncé vendredi dernier réfléchir à la fermeture de trois des ludothèques des quartiers nord. Un crève-cœur pour les habitués qui ont commencé à se mobiliser.

Sur les sept ludothèques municipales que compte la ville de Saint-Denis, trois pourraient fermer : Poullain, Allende et Sémard, toutes les trois situées dans les quartiers nord de Saint-Denis. C’est en tout cas la décision qui a été communiqué par la mairie aux personnels.

On a appris vendredi la décision unilatérale de la mairie. Mais je pense qu’ils ont sous-estimé notre attachement à ces lieux. Sauf qu’ils n’ont pas d’équivalent : ce sont aussi des lieux de rencontre et de solidarité dans le quartier, où l’on vient quand on a envie“, explique Nora, une habituée de la ludothèque Poullain, mère de deux enfants de 5 et 8 ans.

Attractivité et économies

A la mairie de Saint-Denis, on dénonce une manipulation de l’opinion par son opposition. Les services municipaux ont commencé à travailler sur une rationalisation de l’usage de certains sites souligne-t-on au cabinet du maire, assurant qu’aucune suppression d’activités n’est envisagée et que rien n’est arrêté à ce stade, pointant malgré tout une sous-utilisation de certains équipements.

Face à l’émoi suscité, Mathieu Hanotin, le maire PS de Saint-Denis a tenu a clarifier la situation sur sa page Facebook. Sans évoquer de “fermeture”, il a indiqué mardi dernier qu’une “réflexion est menée autour de certains locaux qui pourraient être regroupés“, et avance deux arguments. Le premier est “un hyper émiettement des locaux municipaux” alors que les usagers recherchent “sur un même lieu une pluralité d’activités et de services publics”. Avec pour conséquence que “des fréquentations de plusieurs équipements sont ainsi très faibles au regard des 115 000 habitants

Le second argument est conjoncturel, motivé par “un contexte de préparation budgétaire très tendu”, “avec des perspectives quasi nulles de compensation de l’inflation par l’Etat.” Et de préciser que “la facture énergétique pour faire fonctionner ces nombreux locaux s’élèvera à plus de 4 millions d’euros en 2022″. Quant à 2023, “les perspectives sont très inquiétantes avec des dépenses qui vont probablement plus que doubler malgré le plan de sobriété engagé par notre municipalité.”

Le cas de la ludothèque Poullain est d’ailleurs pointé par le maire de Saint-Denis. “A titre d’exemple, le local de la ludothèque Poullain interroge au vu de sa trop faible fréquentation et d’horaires d’ouverture limités alors que la ludothèque de centre-ville se situe à 600 m, le relais d’assistantes maternelles Mermoz à 160 m, le centre socio-coopératif “le 110” à 170 m et la médiathèque centre-ville à 850 m“, développe l’élu.

Dès qu’on a un moment après les cours, on vient ici

Des arguments que réfutent Nora : “Qu’est ce que c’est qu’une ludothèque bien fréquentée? Si leur objectif est de mettre 90 personnes en train de faire des jeux, ce n’est pas jouable. Nous, à chaque fois qu’on y va il y a du monde.

De fait, ce mercredi après-midi, la ludothèque Poullain ne désemplit pas. Les plus petits jouent avec des jeux de construction tandis que les ados entrent et sortent comme Ibtisam, élève de seconde au lycée Paul Eluard. “On habite à deux minutes. Dès qu’on a un moment après les cours, on vient ici. On a grandi avec la ludothèque. Quand on nous a dit qu’ils voulaient la fermer, j’en ai eu des larmes aux yeux“, souffle la jeune fille venue jouer à Codenames avec sa camarade Nassima.

Pour Antoine, 41 ans, également croisé rue Auguste Poullain, “les ludothèques font partie de la vie de quartier. Je viens avec ma fille, mais je joue aussi moi-même. J’habite à Saint-Denis depuis 13 ans. La plupart des amis que j’y ai faits, c’est ici que je les ai rencontrés. On vient, on passe un bon moment. Ils ont une belle collection de jeux, notamment de jeux de plateau qu’ils renouvellent souvent, alors on découvre aussi les nouveautés. Tout le monde ne peut pas se payer des boites à 40 ou 50 euros.

Comme Nora, Malika, une maman de cinq enfants qui fréquente la ludothèque du centre-ville, fustige la décision. “On nous parle de la facture énergétique, mais la vérité c’est que la mairie a mis en place la cantine gratuite [depuis 2021 pour les classes de maternelle, élargie depuis cette rentrée au CP et aux classes spécialisées]. A qui ça profite? Aux bobos parisiens qui s’installent à Saint-Denis.” Un point de vue que ne partage pas forcément tous les parents.

La Maison de quartier Pierre Sémard, à Saint-Denis.

Une seule ludothèque pour les quartiers Nord?

On ne peut pas faire des économies sur la culture, alors même que la mairie Saint-Denis est candidate pour devenir capitale européenne de la culture 2028“, se désole encore Nasserah Dakhti qui a lancé une pétition. Une autre pétition en ligne initiée par le collectif contre la fermeture des ludothèques a déjà recueilli plus de 1200 signatures.

Pour cette assistante maternelle, l’argument de l’émiettement des équipements municipaux ne tient pas. “Chaque quartier a besoin de sa ludothèque.” Habituée de celle de Poullain située à moins de 10 minutes de son appartement, elle emmène aussi les enfants qu’elle garde à celles de Sémard et d’Allende. “Chacune a ses particularités. Ça permet aux enfants de voir d’autres enfants, de découvrir d’autres jeux”, dit-elle.

Il y a beaucoup d’assistantes maternelles à Saint-Denis. Les ludothèques sont le seul endroit qui nous permette d’ouvrir les enfants à des activités d’éveil. Sinon, c’est le parc. Et l’hiver, ce n’est pas possible. Quant au relais des assistantes maternelles, il est sur-sollicité.

Poussette à la main, elle marche 25 minutes de la rue Poullain pour atteindre la maison de quartier Pierre Sémard où est installée la ludothèque du même nom. Là, la surface de jeu est beaucoup plus réduite : 60 mètres carrés environ. Une habitante qui en sort exprime son désarroi : “Dans ce quartier, il y a beaucoup de familles monoparentales, c’est pour ça que ce lieu est important pour les enfants, mais aussi pour les gens tous âges. Il y a en qui viennent prendre des cours d’alphabétisation ou pour la permanence juridique. Pendant ce temps là, les enfants jouent à la ludothèque.”

Où pourraient être regroupées cette ludothèque et celle du quartier Allende? La question reste entière. En tout cas, peu d’usagers envisageraient de se déplacer jusqu’à celle du centre-ville. “C’est hors de question que mon fils aille tout seul jusque là bas“, explique Souad, une maman qui accompagne justement son fils à la ludothèque Allende. “Ici, il vient parfois tout seul. Je peux le surveiller depuis la fenêtre.

Samy, 30 ans, s’y rend depuis qu’il est enfant et maintenant il y accompagne ses enfants ou vient y rejoindre ses amis. “Aller ailleurs? Non…“, balaye-t-il. “Ici on a nos habitudes, tout le monde se connait. On parle de tout et de rien.”

Pour Madi, 18 ans, pas question non plus d’aller à la ludothèque du centre-ville, même si celle de Poullain, où il se rend régulièrement, est seulement à 600 mètres.

Pour moi, ces fermetures c’est surtout un abandon des quartiers nord“, s’inquiète un père de famille. Dans cette partie de Saint-Denis, il ne restera plus qu’une ludothèque, celle de la Saussaie, située en lisière du parc Georges Valbon. “Toutes les fermetures sont concentrées au nord de la ville, ça pose question“, commente Nasserah Dakhti.

La crainte du deal

Il veulent regrouper des équipements municipaux. Mais Saint-Denis a histoire très particulière. Des jeunes d’une cité n’iront pas dans une autre. C’est pour ça que des ludothèques ont été créées un peu partout. C’est vrai que ça n’a pas incité les gens à s’ouvrir en dehors de leur quartier. Mais fermer ces structures c’est donc automatiquement leur fermer un accès à la culture et les pousser dans la rue“, analyse Sylvie (son prénom a été modifié) qui connait bien la ville où elle a toujours vécu.

En filigrane, la fermeture des trois ludothèques municipales de proximité soulève aussi la crainte que par désœuvrement, certains adolescents ne finissent par se laisser tenter par le trafic de drogue.

C’est incompréhensible, qu’est-ce que vont faire les enfants s’ils ne peuvent plus aller à leur ludothèque? Ils vont rester dehors, à tenir les murs? En plus, il n’y pas beaucoup de gens qui partent en vacances…” s’indigne Malika, mère de cinq enfants dont le plus jeune à 10 ans.

Mohamed, 17 ans, habitant de la cité Allende, l’affirme: “Ça m’a clairement sauvé de fréquenter cette ludothèque. Sinon j’aurai trainé et j’aurai fini par faire comme d’autres. Maintenant je suis pâtissier à Paris“, explique-t-il.

Pour Zora, qui vit depuis 40 ans dans le quartier Sémard, “on va perdre un endroit de rencontres, mais je ne comprends pas bien ce qu’il va devenir si la maison de quartier reste. C’est triste parce que les enfants vont être livrés à eux-mêmes.

La décision devrait être présentée au conseil municipal de fin d’année, dans le cadre du débat d’orientation budgétaire 2023.

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