Education | Seine-Saint-Denis | 19/01
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Au collège Lavoisier de Pantin: déjà 12% de cours perdus faute de remplaçants

Au collège Lavoisier de Pantin: déjà 12% de cours perdus faute de remplaçants

A date du 7 décembre 2021, 12% des heures de cours normalement dispensées au collège Lavoisier de Pantin ont été purement et simplement annulées en raison de professeurs absents non remplacés. Un ratio qui n’a malheureusement rien d’exceptionnel, constate Jamal Najim, élu FCPE et parent d’élève dans l’établissement depuis huit ans. Des chiffres qui ne sont pas non plus spécifiques à ce collège et qui contribuent au sentiment d’abandon des enseignants et parents.

Au collège Auguste Delaune à Bobigny, Julia, en cinquième, n’a pas eu “de prof de français et d’anglais pendant un mois”, confie-t-elle. Avec sa mère, d’autres parents d’élèves et des dizaines de professeurs et personnels éducatifs d’établissements du 93, ils se sont rassemblés une “énième fois” il y a une semaine, devant la direction des services départementaux de l’Education nationale de Seine-Saint-Denis. “Profs absents, où sont les remplaçants ?” demandait une pancarte tenue par un manifestant. “Au collège Jean Jaurès de Pantin, ce-sont les quatrième qui n’ont pas de professeur d’espagnol depuis la rentrée”, note Alixe Rivière, vice-présidente et porte-parole de la FCPE 93, ajoutant qu’il s’agit d’un établissement en REP + (réseau d’éducation prioritaire renforcée).

Des exemples de ce type, les parents d’élèves en ont à la pelle, qui organisent depuis ces dernières années une veille soutenue des heures non remplacées. Pour Ayse, représentante de parents d’élèves au collège Auguste Delaune à Bobigny, “les délais de remplacement des professeurs ont empiré”. Son fils de 21 ans est aujourd’hui “pénalisé à la fac”, regrette la mère. “Les gamins de Seine-Saint-Denis arrivent au lycée avec un niveau de sixième!”, s’emporte Sonia Chamakh, une mère dont les deux enfants sont au collège.

Environ 10 à 12 % de cours perdus au collège, chaque année

Obtenir les chiffres globaux, officiels, à l’échelle d’un établissement, voire d’un département, reste toutefois plus compliqué. “En général, on nous donne des chiffres saucissonnés en fonction des types d’absence, ce qui donne un gloubi-boulga indigeste qui empêche le calcul alors que la question simple à laquelle il convient de répondre est : combien l’éducation nationale doit-elle à un élève et combien en-a-t-il eu effectivement ?” résume Jamal Najim, probabiliste et spécialiste de la modélisation mathématique.

Lors du dernier conseil d’administration du collège, en décembre, ce-sont justement ces chiffres précis qui ont été communiqués à la communauté éducative. “C’est le quatrième principal que je côtoie et c’est la première fois que nous avons obtenu des chiffres aussi clairs”, se réjouit le père d’élève. Précisément, 1 320 heures sur les 10 960 qui devaient être enseignées aux quelques centaines de collégiens sont passées à la trappe entre la rentrée et le 7 décembre, soit 12% d’heures manquées. “En extrapolant sur une année, cela représente 110 heures de perdues sur 940 par élèves, soit l’équivalent de 4 semaines sur 36, sans gonfler les chiffres”, calcule le parent.

Observateur de la situation de manière empirique depuis huit ans, il remarque une “remarquable stabilité” dans la carence. “Depuis huit ans, nous sommes stables, aux alentours de 100 à 120 heures perdues par élèves chaque année.”

Des chiffres cohérents avec le dernier rapport de la Cour des comptes

En cause : un vivier insuffisant de professeurs et une organisation à deux vitesses qui n’est pas adaptée à la situation, avec des absences de moins de quinze jours qui sont sensées être remplacées en interne dans le collège tandis que le rectorat gère les autres. “Mais cela c’est la théorie, dans la pratique, on arrive à taux de remplacement en interne entre 10 et 20% dans notre collège”, pointe encore Jamal Najim. Des chiffres corroborés au niveau national par la Cour des comptes, dans un rapport publié début décembre 2021, lequel note aussi un taux de 20% de remplacement pour les absences courtes et constate que dans le secondaire, au global, “près de 10 % des heures de cours ont été « perdues » lors de l’année scolaire 2018-2019, en progression de 24 % par rapport à l’année précédente.” Le problème des absences courtes, est, de fait, qu’elles ne le sont pas toujours, car des professeurs peuvent être arrêtés plusieurs fois de suite pour des courtes durées.

Au collège Lavoisier, un professeur de Français n’a pas été nommé pendant six semaines, un professeur d’anglais pendant 4 semaines, une professeure d’histoire n’a pas été remplacée durant deux mois, un poste de professeur de français n’était pas pourvu à la rentrée et ne l’a été que mi-novembre… énumère le parent d’élève.

Est-ce spécifique à la Seine-Saint-Denis ?

Les élèves de Seine-Saint-Denis sont-ils moins bien lotis que dans le reste de l’Hexagone ? C’est ce que ressentent des parents d’élèves, appuyés par un rapport d’information parlementaire sur l’évaluation de l’action de l’État dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis, co-rapporté en 2018 par François Cornut-Gentille et Rodrigue Kokouendo, respectivement députés LR et LREM de Haute-Marne et Seine-et-Marne. Dans l’Education nationale, “le taux de néo-titulaires (les professeurs dont c’est la première année d’enseignement, ndlr) dans les établissements difficiles est de 21% en France, contre 41% dans l’académie de Créteil et 65% en Seine-Saint-Denis”, soulignait à l’époque le député LR.

Outre le manque de contractuels pour remplacer les titulaires, c’est aussi leur “qualité” qui est questionnée par les usagers. “On embauche des profs qui n’ont jamais été formés et à qui on dit: venez enseigner en Seine-Saint-Denis, si bien que certains sont nuls !“, tempête un parent. 

Agir en justice ?

C’est dans ce contexte, considérant qu’il y a une “rupture du service public”, que des dizaines de parents ont déposé des recours devant le tribunal administratif de Montreuil depuis une dizaine d’années, pour “manquement fautif de l’Etat”, précise Thomas Nicolas, élu à la FCPE 93. Des recours qui se sont encore multipliés ces derniers mois. “Régulièrement, les parents gagnent et sont indemnisés mais on ne résout pas la carence”, observe Alixe Rivière, vice-présidente de la FCPE 93. Et de rappeler que l’an dernier, il y a eu non seulement un recrutement tardif de contractuels, mais qu’en plus ces derniers ont été remerciés à l’été. “On met le boulot de 6 mois à la poubelle!” regrette l’élue.

Pour les parents, aller en justice reste toutefois un cap difficile à franchir. “Il y a un gros frein psychologique du côté des parents, mais il s’agit d’un outil à investir car il fait peur à l’Education nationale. Si dix plaintes partent de Lavoisier, l’établissement sera regardé à la loupe”, pointe Jamal Najim, tout en regrettant par ailleurs ce soit “celui qui gueule le plus qui va être servi.”

L’Académie évoque un déficit de vivier

De son côté, l’académie de Créteil reconnaît un “déficit de vivier”, exacerbé par la pandémie. Dès qu’une absence est signalée, elle “hiérarchise” les demandes selon différents critères (durée d’absence, classe à examen, établissement Rep…) et puise parmi ses enseignants remplaçants, explique-t-elle. Mais la difficulté de recrutement est aussi liée au désamour dont souffre le département, glisse-t-on en interne.

Les syndicats pointent la réticence à titulariser

Des arguments balayés par le Snes-FSU 93. “On ne rappelle plus les anciens contractuels expérimentés car au bout de cinq ans, l’Education nationale se retrouverait dans l’obligation de les titulariser”, affirme Grégory Thuizat, co-secrétaire départemental de ce syndicat du second degré.

Selon le ministère de l’Education, la part des enseignants remplaçants des premier et second degrés est de 8,9% et 5,4% en 2020 au niveau national, en légère hausse sur l’année précédente. Mais il n’existe pas de données publiques concernant la Seine-Saint-Denis.

Système D

A défaut de profs remplacés, c’est souvent la débrouille au sein des établissements. Au lycée Louise Michel à Bobigny, “les collègues se relaient pour donner des cours d’économie-gestion aux terminales”, explique Marc Mouhanna, professeur de philosophie et membre du syndicat FO 93. “Mais les élèves n’ont pas de vraie note et, avec le contrôle continu qui prend plus d’importance au bac, vous devez adapter les épreuves”. In fine, “le diplôme est moins égalitaire, de la fausse monnaie”, regrette le délégué FO “On fait le tri des élèves. J’ai vu mes élèves avoir le bac avec aucun vœu à la clé et qui remplissent le contingent de chauffeurs Uber”. 

Propos recueillis par Wafaa Essalhi (AFP) et Cécile Dubois (Rédaction)

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