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Bagnolet: les travailleurs sociaux sans-papiers du centre d’hébergement en grève pour être payés

Bagnolet: les travailleurs sociaux sans-papiers du centre d’hébergement en grève pour être payés © CH

Depuis une semaine, une partie des employés du centre d’hébergement d’urgence géré par Coallia à Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, sont en grève. Sans papiers pour la plupart, ils demandent à être payés, évoquant des arriérés de salaires allant jusqu’à cinq mois, et à être régularisés.

Coincé au creux de l’échangeur tentaculaire de Bagnolet, l’hôtel Ibis n’accueille plus de clients depuis avril 2020. En pleine crise covid, l’Etat a réquisitionné l’établissement pour accueillir des personnes sans-abri puis des réfugiés d’Afghanistan et d’autres pays. Alors que l’association Coallia s’est vue confier la gestion du centre d’hébergement d’urgence, ce-sont en grande majorité des employés n’ayant pas de titre de séjour qui assurent la sécurité et la distribution des repas. La plupart viennent de Côte d’Ivoire, du Bénin ou du Mali.

Retard de salaires, heures sup impayées

Ce qu’on veut maintenant, c’est que chacun de nous soit régularisé, qu’on nous verse les retards de salaires et que l’on nous paye au smic, c’est-à-dire 12 euros de l’heure“, revendique Fossémi, 37 ans.

Comme ses collègues, il déclare avoir été payé 9 euros de l’heure jusqu’à ce que Gaba Global International Service, l’entreprise à laquelle Coallia a sous-traité la gestion du site, décide au printemps 2021, “de ne payer que 8 euros, sans aucune explication“, indique Fossémi, qui fait également état d’un retard de paiement de deux mois.

Les salaires sont versés pour moitié en chèque ou virement, pour moitié en espèce. “Et à partir de mars, on n’a plus été payé jusqu’à ce qu’on mette la pression. On nous a alors donné en juin des enveloppes de 1 000 euros, en nous disant que le reste allait arriver“, indique un autre employé.

En plus du salaire au rabais, les journées s’étalent sur 12 heures sans pause, dénoncent les employés. Deux équipes de dix personnes gèrent le site 7 jours sur 7: celle de jour qui travaille de 7h00 à 19h00 et celle de nuit qui prend le relais de 19h00 à 6h00.

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Mobilisation devant l’hôtel Ibis de Bagnolet, mardi 26 juillet.

“On s’occupe des livraisons, de la nourriture, du nettoyage, de la sécurité et même de gérer les résidents

Le travail ne manque pas alors que 400 personnes sont encore résidentes, dont des personnes âgées, des personnes en situation de handicap et des familles. “On fait tout: on s’occupe des livraisons, de la nourriture, du nettoyage, de la sécurité et même de gérer les résidents“, précise Fodé, 39 ans.

Il faut bien comprendre qu’un certains nombre de résidents de ce centre ont été abimés par la rue ou ont eu des parcours d’exil difficiles. Il y a en a qui devraient plutôt être dans des établissements médicaux“, relève Jean-Albert Guidou, secrétaire général de l’union locale de la CGT à Bobigny, responsable des travailleurs migrants.

Comme cette femme “qui n’est pas bien dans sa tête et qui pète un câble pour du café” ou encore “cet homme qui a mis le feu à sa chambre“, raconte Mohamed, 47 ans, de l’équipe de nuit.

Dans ces conditions, le pire a été évité pour Jean-Albert Guidou. “Certains ont fait 28 jours de travail dans le mois et d’autres ont enchainé des journées de 24 heures. On a des volumes d’heures travaillées hors norme de 3 500 heures en moyenne sur deux ans et demi“, détaille-t-il. Un des employés cumule 7128 heures depuis avril 2020.

Autant d’heures supplémentaires dont la CGT compte bien demander le paiement, majorées de 50%, en plus des arriérés.

Ils profitaient clairement de notre situation pour ne pas nous payer

Le pire, c’est qu’on s’organisait nous-mêmes. Personne ne venait sur place, c’était le bordel, mais on faisait comme on pouvait“, explique Foussémi.

Quand il y avait un problème et qu’il fallait appeler les secours, les gars le faisaient la boule au ventre, de peur qu’on leur demande leurs papiers. A chaque fois, cétait un jeu du chat et de la souris”, explique William, 28 ans. Il est l’un des seuls à être de nationalité française. Il a quitté son poste fin juin, excédé par les conditions de travail, mais bien décidé à venir réclamer ses arriérés de salaires. “Lorsque je suis revenu lundi, je me suis tout de suite associé au mouvement de grève. C’est là que je me suis aperçu qu’il y avait autant de sans-papiers“, souligne-t-il.

J’avais signalé par franchise à la personne qui m’a recruté en avril 2020, que je n’avais pas de titre de séjour, ni de certificat d’agent de sécurité. On m’a dit que ce n’était pas grave“, témoigne Fossémi. “A cette époque, cette personne ne me semblait même pas être de la société Gaba [Gaba Global International Service].” “On nous a demandé des RIB correspondant à des documents d’identité en règle. On a dû s’arranger avec des amis pour qu’ils nous prêtent leurs documents“, témoigne-t-il.

Ils profitaient clairement de notre situation pour ne pas nous payer“, estime pour sa part Mohamed. “On nous a jamais considérés, on nous intimidait tout le temps. On nous prenait de haut, comme si on était des esclaves.”

Régularisation

Après plusieurs tentatives pour se faire entendre par la direction de Gaba Global International Service, une partie des employés ont signalé la situation à la CGT en juin.

Ce centre d’hébergement a continué à fonctionner grâce à ces gens qui venaient tous les matins à l’heure, même en plein hiver et avec rien sur leur compte en banque. Beaucoup se sont retrouvés dans des situations familiales compliquées. Un tel système, c’est classique au pays, mais que ça puisse exister en France… On pensait qu’il y avait des contrôles…“, s’indigne William.

Pour Emilie Lecroq, conseillère départementale de Seine-Saint-Denis, présente ce mardi sur le site, “ce genre de dérives perdurera tant que l’on ne donnera pas les moyens à l’inspection du travail de faire en sorte que le droit du travail s’applique partout. Ce qui se passe ici soulève aussi la question des conditions dans lesquelles sont passés marchés de sous-traitance. Beaucoup d’entreprises sont en fait incapables de les gérer“, souligne l’élue.

Le seul motif qui dédouane Coallia est qu’il n’était pas évident de récupérer le site en avril 2020. Mais par la suite, il y a eu plusieurs signaux d’alerte. C’est là que Coallia a été très léger“, considère Jean-Albert Guidou. D’ailleurs, plusieurs employés relatent avoir rencontré une directrice de l’association pour le département. “Elle nous a remerciés pour tout ce que nous faisions et nous a même encouragés à faire valoir nos droits“, rapporte Fossémi.

Sollicitée, l’association dont le siège est situé dans le 12ème arrondissement de Paris, ne s’est pas encore exprimée. Selon la CGT, celle-ci veut faire le nécessaire pour l’obtention des titres de séjour et pour embaucher les employés. Reste à savoir dans quelles conditions, sachant que le centre d’hébergement d’urgence installé dans l’hôtel Ibis doit fermer en septembre.

De son côté, Gaba Global International Service, qui n’a pas non plus donné suite à nos demandes d’interviews, a donné son accord pour entamer des négociations indique la CGT. Une réunion doit se tenir en principe la semaine prochaine à l’inspection du travail. “L’objectif pour nous est d’arriver à un accord pour le paiement des salaires au smic et des heures supplémentaires“, indique Jean-Albert Guidou. Un recours aux prud’hommes reste également envisagé.

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