Société | Val-de-Marne | 17/01
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Du Mali au Val-de-Marne: le long périple des travailleurs sans papiers

Du Mali au Val-de-Marne: le long périple des travailleurs sans papiers © Raphaël Bernard

Il y a Mohamad, qui a fui le Mali il y a dix ans après l’assassinat de son père par des djihadistes, Maciré, parti pour nourrir ses onze frères et sœurs, le jeune Daouda… Depuis décembre, les préparateurs de commande sans papiers de sous-traitants du centre Chronopost d’Alfortville ont repris leurs actions pour demander leur régularisation. A 94 Citoyens, ils racontent leur parcours du combattant pour arriver, vivre et travailler en France.

Ce jeudi 13 janvier, ils étaient une grosse centaine à manifester entre la préfecture de Créteil et l’Unité du Val-de-Marne de la Direction Régionale des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation, du Travail et de l’Emploi (Direccte). Objectif : obtenir la régularisation de 83 travailleurs sans papiers de sous-traitants de l’antenne Chronopost d’Alfortville. Malgré le froid, les chants rythmés par les djembés donnent de la voix. Alors qu’un premier mouvement social de 7 mois, mené de juin 2019 à janvier 2020, avait permis à 73 grévistes d’être régularisés, ils entendent bien répliquer la formule, soutenus par des collègues d’autres sites (Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine et Coudray-Montceau en Essonne). Pour eux, ces précieux formulaires Cerfa sont la dernière étape d’un périple souvent commencé en Afrique de l’ouest, et la première d’une nouvelle vie dans laquelle ils aiment à se projeter.

L’objectif de Daouda Daiw, 22 ans, sénégalais : obtenir l’équivalence de son CAP électricité

Daouda Daiw, 22 ans, est en grève depuis une semaine.

Ses quasi deux mètres de haut lui donnent un air imposant mais son visage rond est resté juvénile. Venu du Sénégal il y a deux ans et demi, il a commencé par prendre un job de nettoyeur de carreaux à Pontault-Combault (Seine-et-Marne) avant de démissionner au bout de trois semaines. “J’ai vite compris que je n’obtiendrai pas ma régularisation avec ce travail, donc je suis parti.” Il devient ensuite préparateur de commande à Limeil-Brévannes pendant un peu plus d’un an, avant de prendre le même poste à Alfortville, il y a environ six mois. “J’ai emprunté les papiers de mon cousin pour pouvoir travailler”, explique-t-il tout en soulevant son pull pour montrer un t-shirt siglé Derichebourg, boîte d’intérim : “C’est pour eux que je travaille”. Cette solution est la plus simple pour accéder à l’emploi rapidement mais complique ensuite les démarches de régularisation, même si ce cas, très répandu, est prévu par la loi. Le recours à la sous-traitance et aux multiples contrats courts ne facilite non plus pas la tâche. C’est dans ce contexte que Daouda a rejoint la grève il y une semaine. Le mouvement est notamment soutenu par le Collectif des travailleurs sans papiers de Vitry, sur ce terrain depuis des années, Sud et Solidaires.

Pour l’instant, Daouda vit chez ses cousins, à Gentilly. S’il est parti de son village de Koussan, à quelques kilomètres de la frontière malienne, c’est “pour sauver [sa] vie”, explique-t-il. “Là bas, même quand tu travailles, tu ne gagnes pas assez pour vivre”. Ses parents sont restés là bas et Daouda arrive à leur envoyer de l’argent, entre 400 et 500 euros par mois. Une fois régularisé, Daouda projette de reprendre le métier d’électricien qu’il avait avant de venir. Titulaire d’un CAP sénégalais, son diplôme n’est pas reconnu en France mais il envisage de passer une équivalence. De quoi renforcer sa motivation à obtenir des papiers pour suivre une formation.

Maciré Koita, 31 ans, parti du Mali pour aider ses onze frères et soeurs

Maciré Koita, 31 ans, avait déjà participé à la première grève à Alfortville en 2019-2020.

Maciré, lui, fait presque figure vétéran, connu de tous. Ce jeudi, il danse au rythme des djembés, sans lâcher le microphone en criant à tue-tête : “So-so-solidarité !” Originaire de la région de Kayes, au Mali, Maciré a déjà passé sept mois sur le piquet de grève d’Alfortville il y a deux ans, sans obtenir gain de cause. Malgré tout, il reste déterminé. “Je travaille toujours, je paye mes impôts comme tout le monde depuis quatre ans mais je n’ai pas les mêmes droits. J’en ai marre de cette situation injuste”, confie-t-il.

Arrivé en France en 2017 après être passé par le Maroc et l’Espagne, Maciré enchaîne les petits boulots. Des emplois dans la construction, donc souvent physiques. “J’ai flotté un peu partout”, résume-t-il. D’abord soudeur, employé à la journée dans le bâtiment à Bobigny (Seine-Saint-Denis), installateur de piscines à Saint-Ouen l’Aumône (Val-d’Oise), technicien de surface à Alfortville, Maciré est désormais peintre-carreleur à Chevilly-Larue.

Le travail, c’est la raison qui l’a poussé à quitter Kayes. Aîné de sa famille, il doit soutenir les trois femmes de son père, décédé en septembre, et ses onze frères et sœurs. “Aucun d’entre eux ne veut me rejoindre, ils voient que c’est trop dur ici quand on n’a pas de papiers. Quand tu n’as pas de papiers, tu n’existes pas”, estime-t-il. “Et puis, il y a de plus en plus de contrôles. Même si je suis avec des blancs, la police est capable de me contrôler moi et de les laisser tranquilles.” Pour l’instant, Maciré vit chez son oncle à Créteil, mais son premier objectif une fois ses papiers obtenus est de trouver son propre appartement.

Mohammad Touré, 29 ans, parti il y a dix ans dans des circonstances tragiques

Parti du Mali en 2012 après que son père ait été assassiné par des djihadistes, Mohammad a effectué un long périple avant de s’établir à Paris

Bien caché derrière son cache col et sa grosse capuche, Mohammad passerait presque inaperçu. C’est pourtant lui le leader désigné par ses camarades en lutte de Gennevilliers, pour les représenter. “J’étais le plus motivé pour aller voir les syndicats. Il fallait participer à des réunions tous les dimanches. Je fais ça depuis un an et demi…”, explique-t-il modestement. Un engagement qui a déjà payé, raconte–t-il. Le 3 décembre, l’entreprise a fourni les fameux formulaires Cerfa nécessaires à la régularisation de ses 83 camarades. S’il est présent dans le cortège aujourd’hui, c’est en soutien à ceux d’Alfortville : “C’est important d’être la car nous menons la même lutte. Il faut montrer notre solidarité, notre courage et notre détermination.”

Originaire de Kona, dans le Nord du Mali, Mohammad a décidé de partir en 2012, après que son père ait été retrouvé mort, huit jours après avoir été capturé par des djihadistes. Sa mère, elle, a fui sans laisser de traces. Des connaissances l’ont informé qu’elle serait au Niger, mais impossible d’en avoir la certitude. S’ensuit alors un périple qui durera plus de trois ans. L’Algérie d’abord, où il travaille dans le bâtiment pendant quatre mois. Là-bas, il fait face au racisme : “Des bandes de jeunes nous insultaient et nous menaçaient pour prendre notre argent. Quand on allait voir la police, ils nous disaient qu’ils ne pouvaient rien faire.” Mohammad rejoint ensuite la Libye, où il travaille là encore dans le bâtiment, tout en vivant dans la peur d’être “réduit en esclavage.”

Après huit mois de travail, le Malien traverse la Méditerranée, direction l’Italie. Il restera un an dans un camp de migrants avant de prendre le train à Vintimille : direction Nice, puis Paris où il arrive enfin en 2016. Enfant unique, Mohammad n’a ni famille, ni connaissances dans la capitale, mais compte sur la communauté malienne pour s’en sortir. “Avant même d’arriver, je savais que je pouvais faire ma vie là-bas”, raconte-t-il. En plus de ses compatriotes, Mohammad peut également compter sur sa débrouille. Élève à l’école coranique de ses 5 à 11 ans, il parle à peine français à son arrivée sur le territoire. Cinq ans plus tard, il parle la mangue de Molière de façon impeccable. Comment a-t-il fait ? “Ben, je me suis démerdé !”

© Raphaël Bernard

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