Histoire | | 15/04
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Le Kremlin-Bicêtre: au collège Albert Cron, les mémoires de la guerre d’Algérie se rencontrent

Le Kremlin-Bicêtre: au collège Albert Cron, les mémoires de la guerre d’Algérie se rencontrent © Raphaël Bernard

C’était il y a 60 ans mais la guerre d’Algérie reste un sujet sensible et le travail mémoriel complexe. Au collège Albert Cron du Kremlin-Bicêtre, c’est par un échange avec un vétéran que la question a été abordée avec les élèves de troisième, pour croiser les mémoires de façon apaisée. Reportage.

Lorsqu’il est appelé sous les drapeaux le 15 septembre 1959, Georges Bernède a 25 ans. Soixante-trois ans plus tard, le voilà devant la centaine d’élèves de troisième du collège. Les années ont passé mais les souvenirs sont vifs : “J’ai été incorporé un mercredi. J’avais le Canard Enchaîné sous le bras, et j’ai repéré quelqu’un qui l’avait aussi. Je me suis dit que je n’aurais pas trop de mal à devenir ami avec lui”, raconte naturellement cet ex-fonctionnaire.

Assis derrière une chaise et éclairé par un spot lumineux, le vétéran se souvient. “Nous sommes partis du camp de Sainte-Marthe, nous avons voyagé à fond de cale. La traversée était assez pénible. Le lendemain, nous avons aperçu Oran. Quand on arrive là-bas, on voit une ville européenne, qui ressemble à Marseille par exemple : il n’y a pas vraiment de dépaysement. Ce n’est qu’après avoir débarqué que nous avons découvert les habitants.” Georges Bernède parle comme à l’époque, employant le mot d’“événements” plutôt que de guerre, de “musulmans” plutôt que d’Algériens.

Un échange sans tabous

Mobilisé au service de l’intendance, le jeune Bernède est en charge de la gestion des stocks d’armes, de carburants, d’uniformes, et doit passer des contrats avec des fournisseurs pour les ravitaillements en vivres. Il ne voit donc pas les combats lors de ses trois ans en Algérie. Ce qui n’empêche pas les élèves de mettre les pieds dans le plat – et l’octogénaire de leur répondre sans détours.

” – Avez vous assisté à des violences contre des femmes musulmanes ?” “-Je n’en ai ni vu, ni commis.” “- Pourquoi vous n’avez pas fui la guerre ?” “-Déserter, ça pouvait signifier passer à l’ennemi du jour au lendemain. Je ne voulais pas être dans une position où j’aurais pu mettre mes camarades en danger”. Le ton des questions est courtois. Quelques uns ricanent mais la grande majorité des élèves écoutent, réellement intéressés : en témoignent les chauds applaudissements à la fin de la rencontre.

“Il y a quand même quelques différences avec ce que m’ont raconté mes grands parents. Eux, ils en gardent un souvenir plus amer”, explique Erwann, 14 ans. “On est surpris qu’il n’ait pas plus parlé des aspects négatifs. Il n’a pas parlé des violences. Alors qu’une guerre sans violence, ça n’existe pas…”, réagit un autre.

“C’est l’année où on peut commencer à introduire de la nuance”

Organisateur de la rencontre, Pierre Georges Grünenwald, professeur d’histoire-géographie, motive la démarche. “Quand on commence à aborder la guerre d’Algérie, les élèves sont souvent plus motivés que pour les autres périodes. Beaucoup d’entre eux ont entendu des choses, notamment via leur famille. Mais quand on approfondit un peu, on se rend compte qu’ils s’y connaissent très mal. Plusieurs mémoires rentrent en concurrence : il y a la mémoire des harkis, des pieds noirs… On essaye de faire comprendre aux élèves qu’une mémoire ne vaut pas plus qu’une autre. La guerre d’Algérie n’est pas encore cicatrisée aussi parce que ces mémoires ne sont pas toutes valorisées. On commence à aller dans ce sens en classe de 3ème, car c’est l’année où on peut commencer à introduire de la nuance.”

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