Commerce | Ile-de-France | 17/02
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Les caméras dopées à l’IA en magasin, bien que non légales, tracent leur route en Ile-de-France

Les caméras dopées à l’IA en magasin, bien que non légales, tracent leur route en Ile-de-France © freepik

Dans son supermarché de Montreuil, près de Paris, le téléphone d’Arul Judson vibre soudainement. L’écran affiche une “dissimulation”: un client vient de glisser un fromage dans sa poche. Comme lui, des milliers de commerçants utilisent l’intelligence artificielle pour traquer les vols, une pratique aujourd’hui non autorisée qu’un député envisage d’encadrer.

“On avait perdu presque 60 000 euros la première année”, se souvient ce gérant d’un Franprix en évoquant ses anciennes pertes. Depuis qu’il paie un abonnement mensuel de 250 euros pour doter ses caméras d’un logiciel d’analyse comportementale, cette hémorragie a diminué de “moitié”.

L’algorithme repère les gestes suspects en temps réel, comme “la mise en sac”, et envoie une courte vidéo d’alerte. Le commerçant visionne l’extrait et intervient. “Les voleurs, ils sont confrontés parce qu’ils peuvent pas nier“, constate Abdelkrim Harbache, 42 ans, un employé d’un supermarché dans le XXème arrondissement de Paris.

Nelson Lopes, son patron, surveille les vols de viande ou de café, des produits “onéreux”. “L’inflation et la pauvreté” n’épargnent personne, selon lui. “De plus en plus c’est la petite mamie, c’est tout le monde qui vole aujourd’hui”, assure-t-il. Selon les commerçants, cette technologie remplace la présence humaine: “Ça va me coûter 3 000 euros, quel intérêt sinon”, développer Nelson Lopes.

Dans les trois commerces visités par l’AFP toutefois, aucun n’indique à l’entrée que les caméras sont “augmentées” par l’IA. Loan, 65 ans, cliente de la supérette, l’ignorait totalement. “C’est normal que le magasin informe que non seulement on peut être filmé, mais surveillé par une IA”, proteste-t-elle, redoutant les dérives futures et “un monde qui est trop flou”.

Une nouvelle loi pour autoriser ces caméras à l’IA

Aujourd’hui, le problème est éminemment juridique. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) est claire : ces caméras analysent massivement des données personnelles. En raison du risque avéré de surveillance généralisée, leur usage commercial est interdit sans une loi spécifique.

Malgré ce veto institutionnel, la start-up Veesion a équipé “2 000 à 3 000 enseignes” dans l’Hexagone et les clients ne sont pas toujours alertés sur ce vide légal. Avec tact, M. Lopes glisse que lors de la vente, les commerciaux “n’ont pas parlé du tout du côté légal”.

Le PDG de Veesion, Thibault David, s’inscrit en faux contre l’accusation d’être dans l’illégalité, malgré les avertissements clairs de la Cnil. “On se conforme au RGPD”, affirme-t-il, invoquant le règlement européen. Il défend une simple technologie d’aide à la décision “qui ne fait pas d’analyse biométrique”.

Latifa Gharbi, une pharmacienne du IXème arrondissement à Paris, paie 200 euros mensuels pour booster ses caméras à l’IA. “J’économise 4 000 euros de marchandises volées par an et j’évite de payer un vigile”, assume-t-elle.

Son équipe évite également les conflits avec les voleurs pris sur le fait: “quand on leur dit -c’est la caméra IA qui vous a grillé-, c’est enregistré et tout de suite la tension tombe”, argumente-t-elle.

Elle note toutefois des ratés chroniques, la machine confondant le téléphone d’un client avec un larcin. “C’est un outil, il faut constamment l’entraîner en lui signalant ses erreurs”, relativise-t-elle.

Pour sortir de cette zone grise, le député Renaissance Paul Midy porte une proposition de loi: son texte prévoit une période d’expérimentation jusqu’en 2027 pour sécuriser le dispositif face aux craintes car pour lui, cette “évolution encadrée” exclut totalement la “reconnaissance faciale et conserve le contrôle humain continu”. Le Conseil constitutionnel avait validée pour les Jeux olympiques, au nom de la lutte antiterroriste. Le texte, qui est dénoncé à gauche comme “une dérive extrêmement préoccupante”, a été approuvé en première lecture par 60 voix contre 13 ce lundi 16 février, avec le soutien de Renaissance, LR, Horizons, du Rassemblement national, et l’abstention du MoDem. Un décret devra indiquer les comportements “que le traitement a pour objet de signaler” ou encore “les conditions d’habilitation et de formation” des agents ayant accès aux signalements. Le texte doit désormais être adopté au Sénat ou pourrait être déposé par amendement pour être inclus dans le projet de loi en préparation sur la sécurité du quotidien, indique Paul Midy.

“Se faire traquer par l’IA, c’est que la suite logique et ça ne va pas s’arrêter là”

Alors que le droit d’opposition des clients disparaît dans la nouvelle loi, le député justifie cette mesure par l’espace strictement privé du commerce: “Si vous ne voulez pas rentrer dans un magasin qui a des caméras augmentées, vous changez de magasin.”

Un pas de plus vers la surveillance généralisé pour un certain nombre de citoyens en revanche. Alex, 46 ans, croisé dans les rayons à Montreuil, se montre fataliste. “J’ai été fiché quand je suis arrivé sur cette terre”, lâche-t-il sans illusion. Observant l’objectif de la caméra au plafond, il conclut, gravement: “Se faire traquer par l’IA, c’est que la suite logique et ça ne va pas s’arrêter là”.

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