Des tensions et l’absence de témoins craignant des “représailles” ont marqué lundi à Bobigny le premier jour du procès d’un double-homicide à Saint-Ouen en 2020, sur fond de narcotrafic.
Cinq hommes sont jugés par la cour criminelle de Seine-Saint-Denis, mais seulement quatre d’entre eux étaient présents dans le box, le cinquième, El Mehdi Zouhairi, accusé d’être le commanditaire, étant en fuite au Maroc.
Le 14 septembre 2020, vers 23H30, Tidiane, 17 ans, et Sofiane, 25 ans, sont abattus dans une cave de la cité Soubise alors qu’ils font le bilan financier du trafic de la journée.
Un troisième jeune est blessé à la jambe. Il est partie civile à ce procès qui doit durer quatre semaines.
Quatre des accusés sont également jugés pour leur présumée participation à une tentative de meurtre à l’arme automatique sur six personnes. Celle-ci s’est déroulée le 3 octobre, quelques semaines après le double homicide.
Selon les investigations, les exécutants auraient pensé, à tort, que le véhicule visé appartenait au gérant d’un point de deal sur lequel El Mehdi Zouhairi voulait faire main basse.
“Céder à la peur”
La sensibilité de cette affaire est apparue dès le début du procès.
A l’appel des témoins, plusieurs d’entre eux étaient absents par “peur des représailles”, selon la présidente, ce qui l’a amenée à prononcer plusieurs mandats d’amener. D’autres ont prétexté des problèmes médicaux.
“Si on commence à céder à la peur, on ne va pas s’en sortir”, a déclaré l’une des nombreuses avocates, représentant les parties civiles.
Entourés d’une dizaine de policiers cagoulés, deux des accusés, Jérémy et Samuel Y., frères jumeaux, ont refusé de se lever, prétextant chacun un problème à la jambe et poussant la présidente de la cour à ordonner en fin de journée un examen médical pour vérifier leurs dires.
Questionné sur sa profession, Samuel Y., surnommé Toxic, a ironisé en répondant “psychologue”.
Lors de son interrogatoire de personnalité, son frère Jérémy, surnommé “Babar”, a déclaré que le procès était “orienté“, s’est présenté comme un spécialiste du négoce de cacao et a indiqué avoir échoué en première année de droit car il “vivai(t) une vie de débauche” et “enchainai(t) les femmes”.
Les deux frères se déclarent innocents des faits qui leur sont reprochés, tout comme un troisième accusé, Saad‑Eddine E.A.
Ce dernier s’est montré bavard et précis sur son parcours en détention et les nombreuses injustices qu’il dit avoir subies, et qui ont été en partie reconnues par la justice puisqu’il est parvenu à faire condamner un surveillant de prison.
S’exprimant avec aisance, il a toutefois peiné à maintenir son calme face à certaines questions.
Yves-André N., le seul des cinq accusés à ne pas être jugé pour sa participation à la tentative de meurtre du 3 octobre 2020 et le seul à avoir reconnu une partie des faits du 14 septembre 2020, s’est montré plus réservé, déclarant être “là pour répondre de (s)es actes”.
Changement d’alliance
Ce procès s’inscrit dans la rivalité entre les deux fratries locales qui se sont partagées Saint-Ouen pendant plus de vingt ans: celle de la cité des Boutes-en-Train, contrôlée par El Mehdi Zouhairi, et celle des Gacem.
Surnommé le Gros ou Malsain, El Mehdi Zouhairi a été condamné à deux reprises, en son absence, à 10 ans de prison, dans deux autres dossiers.
Il est également soupçonné d’être le commanditaire de l’assassinat en 2019 de son rival Mohamed Gacem dit “Cyborg”. Ce dernier dossier n’a pas encore été jugé.
Selon le dossier d’accusation, le frère de Sofiane, allié au clan de la cité des Boutes-en-Train, aurait décidé quelques semaines avant les faits de changer de camp et de se tourner vers les Gacem, s’attirant les foudres d’El Mehdi Zouhairi.
Le chef du réseau des “Boutes” aurait demandé à Jérémy et Samuel Y. de monter cette expédition meurtrière pour récupérer le territoire.
Ce sont eux qui auraient ensuite fait le lien avec les deux tireurs présumés: Yves‑André N. et Saad‑Eddine E.A.

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