Environnement | | 25/01
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“Vitry-sur-Seine n’est pas la poubelle de Paris” : pourquoi la centrale biomasse fait polémique

“Vitry-sur-Seine n’est pas la poubelle de Paris” : pourquoi la centrale biomasse fait polémique © CD

Dans le cadre du verdissement du mix énergétique de son réseau de chaleur, Paris veut construire une centrale biomasse d’ampleur à Vitry-sur-Seine et prévoit d’y exproprier EDF de son site des cheminées. Entre inquiétudes sanitaires et environnementales, tensions historiques entre Paris et sa banlieue, et polarisation liée aux municipales, le projet a déclenché une belle polémique. Contexte, enjeux, questions en suspens, positions des uns et des autres, 94 Citoyens fait le point.

Résumé de l’article Dans le cadre du verdissement de son réseau de chauffage urbain, Paris prévoit l’implantation d’une nouvelle centrale de production de chaleur à Vitry-sur-Seine, sur le site de l’ancienne centrale thermique EDF mise à l’arrêt en 2015, repérable à ses hautes cheminées. Ce projet repose sur la combustion de bois et de combustibles solides de récupération et vise à augmenter la part d’énergies renouvelables du réseau de chaleur. Faute d’accord foncier avec EDF, propriétaire du terrain, le Conseil de Paris a voté début juillet 2025 le principe d’une procédure d’expropriation. Cette décision a conduit à la saisine de la Commission nationale du débat public, chargée d’organiser une concertation préalable, avant une enquête publique.
Sur le fonds, la ville de Paris met en avant des bénéfices environnementaux importants (baisse des émissions de CO₂, réduction des polluants atmosphériques par rapport aux installations existantes, transport fluvial des combustibles). Mais le projet suscite la controverse localement. Présidents du Val-de-Marne, et de l’intercommunalité Grand-Orly Seine Bièvre, associations environnementales et candidats aux élections municipales dénoncent un manque de concertation, des risques sanitaires liés à l’incinération du bois et des déchets, ainsi qu’une nouvelle concentration d’infrastructures polluantes en banlieue. Le maire de Vitry temporise, assure qu’il y aura concertation et fait valoir les contreparties (parc, musée, tarifs moins chers, emplois). De nombreuses questions restent ouvertes, notamment sur le type de combustibles utilisés, l’impact réel sur la qualité de l’air, les retombées économiques locales et l’évolution des tarifs du chauffage urbain, qui devront être éclaircies lors de la concertation à venir.

Contexte : l’historique réseau de chaleur parisien en mutation

Depuis 1927, Paris dispose d’un réseau de chaleur (chauffage urbain), le plus grande du pays avec près de 500 km de canalisations. Il dessert ainsi 5 900 abonnés, dont l’ensemble des hôpitaux parisiens, à Paris et dans seize communes voisines : Asnières-sur-Seine, Aubervilliers, Boulogne-Billancourt, Charenton-le-Pont, Choisy-le-Roi, Clichy, Gennevilliers, Gentilly, L’Île-Saint-Denis, Issy-les-Moulineaux, Ivry-sur-Seine, Le Kremlin-Bicêtre, Levallois-Perret, Saint-Denis, Saint-Ouen-sur-Seine et Vitry-sur-Seine.

À l’occasion de la fin de la concession qui liait la capitale à la CPCU (Compagnie parisienne de chauffage urbain) détenue aux deux tiers par Engie et un tiers par Paris, la ville a choisi de confier l’exploitation à une société d’économie mixte à opération unique (SEMOP) à compter du 1er janvier 2027. Cette société sera détenue à 34 % par la ville de Paris, à 15 % par la Caisse des dépôts et à 51 % par un groupement associant Dalkia SA (filiale d’EDF), Eiffage SA et la RATP. EDF succède ainsi à Engie comme opérateur énergétique.Le contrat porte sur un montant total de 15 milliards d’euros sur 25 ans, dont 3,4 milliards d’euros d’investissements dédiés au réseau de chaleur.

Objectif verdissement du mix énergétique

A cette occasion, Paris, qui deviendra propriétaire des douze centrales du réseau, veut verdir son mix énergétique, comme prévu dans son Schéma directeur du réseau de chaleur parisien (2020-2050). L’objectif est de faire passer la part des énergies renouvelables et de récupération (EnR&R) de 51 % aujourd’hui à 75 % en 2030, pour atteindre 100 % en 2050. A la clé des centaines de milliers de tonnes de CO₂ évitées.

La stratégie repose sur la diversification des sources : biomasse, chaleur issue des incinérateurs ou des data centers, mais aussi la mise en service d’une nouvelle centrale de production de vapeur à Vitry-sur-Seine, alimentée par voie fluviale en combustibles solides de récupération ou en déchets de bois.

En parallèle, la capitale  mise sur une densification du réseau, avec 26 % de nouveaux abonnés à l’horizon 2030, afin de compenser la baisse des consommations liée aux efforts de sobriété énergétique et de maintenir l’équilibre économique.

Une nouvelle centrale à Vitry-sur-Seine

C’est dans ce cadre que Paris souhaite implanter une nouvelle centrale de production de chaleur sur le site de l’ancienne centrale thermique EDF de Vitry-sur-Seine, à l’arrêt depuis 2015. Le terrain, identifiable à ses grandes cheminées, couvre environ 6,7 hectares.

Le projet, Thermo-sur-Seine, prévoit trois lignes de production de chaleur par combustion de bois, de 111 MW chacune. Il inclut également une turbine à vapeur produisant jusqu’à 6 MW d’électricité, une pompe à chaleur de 14 MW utilisant l’eau de la Seine pour le préchauffage, ainsi que deux chaudières électriques de 60 MW chacune. Deux installations existantes – traitement de l’eau et électricité – alimenteront la nouvelle centrale.

Le bois sera acheminé par voie fluviale depuis une plateforme de transfert route-fleuve située à Ris-Orangis. La centrale alimentera aussi le réseau de Choisy-Vitry (SICUCV), principal consommateur du réseau de chaleur parisien.

Le coût de l’investissement est estimé à 1,2 milliard d’euros, selon la Commission nationale du débat public (CNDP), saisie pour organiser la concertation préalable.

Le projet vise à diviser par trois les émissions de poussières et par quatre les émissions de NOx par rapport aux installations gaz existantes appelées à être démantelées. L’horizon d’implantation est envisagé à partir de 2031.

Expropriation, concertation publique

Faute d’accord avec EDF, propriétaire du terrain, le Conseil de Paris a voté début juillet le principe d’une procédure d’expropriation. La CNDP a été saisie pour organiser une concertation préalable, qui sera suivie d’une enquête publique. Les conclusions seront transmises au préfet, chargé de statuer sur une déclaration d’utilité publique permettant l’expropriation.

La CNDP justifie cette concertation par “l’incidence territoriale et les enjeux socio-économiques qui s’y attachent” ainsi que par “les impacts sur l’environnement ou l’aménagement du territoire”.

Inquiétudes et colère

Sur le terrain, le projet suscite une vive controverse, nourrie par le rejet des incinérateurs, le contexte pré-électoral des municipales et l’historique des relations entre Paris et sa banlieue, décidée à ne plus être un “territoire servant” de la capitale.
Du côté de l’intercommunalité Grand-Orly Seine Bièvre, qui travaille à une réindustrialisation propre des rives de seine, notamment à l’endroit de cette centrale, le président, Michel Leprêtre (PCF), prévient ainsi dans un communiqué que “le site des Ardoines présente d’importants enjeux de réindustrialisation”. Il rappelle qu’il s’agit de l’un des cinq fonciers stratégiques Territoire d’industrie du territoire. “Aussi, je serai exigeant quant à la création de nombreux emplois autour du pôle de transport multimodal des Ardoines”.

L’élu demande aussi “que les orientations d‘aménagement inscrites dans le Plan Local d’Urbanisme
Intercommunal (PLUi)” “soient pleinement prises en compte” notamment concernant le “volet environnemental”, par “le respect du cadre de vie et de la qualité de l’air des riverains, l’ouverture de la ville vers la Seine, l’aménagement d’un parc et la présence de continuités paysagères et piétonnes, et la reconquête des berges.”

“Notre Territoire aujourd’hui ne veut plus, ne doit plus, ne peut plus être un territoire servant”, conclut Michel Leprêtre, appelant à une véritable concertation.

Le président du conseil départemental, Olivier Capitanio (LR), a pour sa part écrit à Anne Hidalgo, maire de Paris, le 15 janvier, estimant certes “louables” les intentions de la ville concernant le verdissement du réseau de chaleur, mais exprimant sa “stupéfaction” de découvrir le projet d’une “nouvelle usine d’incinération” à Vitry-sur-Seine. L’élu dénonce par ailleurs la procédure d’expropriation envisagée par la ville de Paris, et juge la tonalité de la délibération prise en ce sens par le conseil de Paris début juillet, “particulièrement offensive”. Celle-ci statuait de la nécessité de “l’appropriation par la Ville de Paris du terrain d’assiette des constructions” afin d’avoir “la maîtrise sur l’atteinte des objectifs, lesquels revêtent un caractère d’utilité publique”.

“Je regrette vivement que vous n’ayez pas jugé utile de m’informer de votre initiative alors même que vous prônez la concertation et la coopération avec les collectivités territoriales situées autour de Paris”, s’agace le président du Val-de-Marne, rappelant que sa collectivité est directement concernée en raison de la présence d’infrastructures départementales à proximité comme la RD152 et le collège Léon Blum d’Alfortville, mais aussi de futures installations structurantes comme le bus TZen5, le prolongement de la ligne 10 du métro ou encore des nouveaux quartiers d’habitat. L’élu s’inquiète par ailleurs de l’impact environnemental pour la santé des riverains.

“Je me permets enfin de vous rappeler qu’il y a 30 ans, un projet similaire envisagé au même endroit à Vitry-sur-Seine, visait à faire du Val-de-Marne le premier déversoir des déchets de la Ville de Paris. Ce projet avait à l’époque suscité une levée de boucliers et échoué“, conclut le président, déplorant l‘’absence de transparence, de dialogue et de communication autour de ce projet d’usine d’incinération” et réclamant des informations dans les “plus brefs délais”.

De quel bois on se chauffe ?

De leur côté, les associations environnementales locales qui luttent contre la reconstruction de l’incinérateur de déchets d’Ivry-sur-Seine (Collectif 3R, Urbanicc et association Passerelles) ont aussi vu rouge. “Le chauffage urbain fait à partir de déchets, qui seront dans ce cas particulier collectés dans un rayon de 300 km, n’est ni une énergie verte, ni une énergie peu coûteuse. En effet, à Paris et à Ivry, les habitants qui se raccordent au chauffage urbain paient plus cher pour se chauffer contrairement aux promesses faites lors de la construction des ces mastodontes. On parle ici de 2,5 milliards d’euros d’investissement public ! L’énergie produite par le bois de récupération n’est certainement pas une énergie bonne pour la santé. Les effets sanitaires du chauffage au bois, et en particulier au bois de récupération qui comporte des vernis toxiques et du formaldéhyde, sont bien connus”, dénoncent les trois associations. “Les habitants du Val-de-Marne respirent les fumées de la combustion de deux fois plus de déchets par habitant que les autres habitants d’Ile-de-France. Cela correspond à 54 fois plus de déchets brûlés par km2 par rapport aux habitants de Seine-et-Marne alors que nous ne produisons pas plus de déchets par habitant que les autres Franciliens”

A Vitry-sur-Seine, les candidats aux municipales, en opposition au maire sortant, ont aussi fait connaître leur désaccord. Vitry en mieux 2026, qui sera représenté par Frédéric Bourdon, a lancé une pétition en ligne sur Change. org. “Produire de la chaleur  par incinération est une très mauvaise solution car elle s’oppose à la nécessité de réduction des déchets qu’il faudra toujours fournir en grande quantité pour alimenter le réseau urbain que le projet de la ville de Paris prévoit d’agrandir par de nouveaux raccordements“, estime le groupe.

“Nous nous étonnons de découvrir l’existence de ce projet par la publication d’un document de la ville de Paris, alors que le Conseil Municipal de Vitry s’était prononcé contre. Nous demandons au maire de s’exprimer clairement sur ce sujet”, exige aussi le groupe.

“Vitry n’est pas la poubelle de Paris

Même opposition du côté de la liste Vitry unie et populaire menée par Hocine Tmimi, élu du groupe d’opposition créé après le renversement de l’ancien maire Jean-Claude Kennedy par un de ses colistiers, Pierre Bell-Lloch (qui s’est fait élire à sa place après les municipales de 2020, générant depuis une guerre fratricide). “Vitry n’est pas la poubelle de Paris, dénonce la liste dans un communiqué. Le Val-de-Marne n’est pas le dépotoir de l’”énergie propre” de la capitale. Il s’agit d’un projet vieux de plus de trente ans. Alain Audoubert, puis Jean-Claude Kennedy, y ont toujours opposé un veto clair et constant. Qui aurait pu imaginer qu’après avoir accepté l’installation d’un méga-datacenter ultra-polluant, Pierre Bell-Lloch accepterait l’arrivée d’un super incinérateur ? Ce choix constitue une déflagration écologique et sanitaire, mais aussi une trahison démocratique”, fustige la liste.

“C’est la population qui va décider”

De son côté, le maire, Pierre Bell-Lloch (PCF), sollicité par 94 Citoyens, tempère. “C’est la population qui va décider, c’est la condition que j’ai posée dès le départ”, recadre l’édile, rappelant les concertations prévues et le calendrier de moyen terme du projet. “C’est une installation écologique”, insiste aussi l’élu, mettant en avant le diminution d’émission de CO2. “Les fumées seront réinjectées et il n’y aura pas de camion car le bois sera transporté sur la Seine”, développe encore le maire. “L’une des conditions est aussi un prix adapté pour les Vitriots et la création d’un parc de 5 hectares sur les berges de Seine, et aussi un musée de l’histoire ouvrière”, détaille Pierre Bell-Lloch, candidat à sa succession.

Les cheminées resteront-elle sur place ? “C’est la discussion qu’on a en ce moment, en lien avec le Comité des cheminées”, indique le maire, qui défend, aux côtés de ce comité, et contre l’avis d’EDF, le maintien de ces cheminées sur place.

Les questions en suspens

Quid du type de bois qui sera concrètement brûlé sur place ? De la pollution résiduelle après réinjection ? Du nombre d’emplois créés ? De la baisse effective des tarifs ? De l’impact global socio-économique et environnemental ? Autant de questions qui devraient être explorées à l’occasion de la concertation organisée par la Commission nationale du débat public, dont la date n’est pas encore fixée. En attendant, le sujet ne manquera pas de faire chauffer le débat des municipales, déjà bien bouillant à Vitry.


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